Revue de poésie contemporaine

Vieille géographie sans. (extraits )

V

 

Une immense étendue à l’est du cœur…
Philippe Jaccottet, Sur le nom de Russie

Je me demandais.
Ou plutôt c’est ce visage qui.
Devant ce visage ce que je voyais exactement.
Une blondeur effacée. Un pays revenu à la surface.
Le visage comme question.
Le visage comme réponse.
Entre, une terre ancienne venue se glisser là.
Sous et dans la peau.
Sous une terre gorgée d’eau, en débâcle.
Un visage de vieille femme russe, ai-je pensé.
Et repensé : origine, territoire, frontière : rides.
Lignes de la main, rives du visage : livres.

Sur un écran de téléphone portable on m’a montré un visage, très ancien, et que j’avais connu jeune.

Un visage qui m’avait souri, parlé, tenu en respect.
Et là, effondré dans la taïga des rides.
Dans les ruines de l’isba sous la neige.
J’ai ensuite regardé mes mains. Puis mon visage.
Me demandant quel pays.
Reviendrait à la surface.
De mon visage.
A la fin.

On me dit qu’elle embrasse les mains de ses visiteurs.

Petite mère, dit l’homme qui me parle d’elle en français.
Sa Russie lui remonte au visage comme un feu pâle et mal éteint.
Le ventre aussi est un pays.
Je me demande ce qui est entré et sorti avec lui, l’enfant, de ce pays, le ventre.
Et si un ventre est russe, suisse, ligure,
possédant une langue intérieure et vécue au sang.
Je me demande encore.
Comment un pays quitté.
Revient si fort au visage.
Le grand âge venant.

 

L’homme me dit encore.

Qu’il va voir la vieille dame russe.
En cachette. Pourquoi.
Il ne peut pas trop parler de ça.
Mais il rend visite à sa petite mère.
Encore. A un moment de leur vie.
Ils étaient dans le même corps.
Et puis. On existe séparés.
L’un sans.
L’autre.
La Russie si lointaine a effacé l’autre visage.
La langue dans la bouche presque effondrée ?

La vieille femme pleure.

Souvent, me dit l’homme son fils.
Il va la voir en vélo.
Sans le dire à sa compagne,
il rend visite à sa petite mère russe.
Et c’est un long voyage de quelques kilomètres.
De France en Ukraine,
puis revenant en France.
Sa compagne pense que c’est inutile,
rendre visite à une si vieille dame
entreprendre un tel voyage.
Presque folle. Perdue dans sa mémoire.
Alors son fils fait du vélo longtemps.
Comme ça il peut allonger le chemin.
Et rendre visite à sa mère.
Sans dire à sa femme son secret.
Je me demande ce que sera sa réponse
quand elle lui demandera pourquoi.

Petit secret d’un vieux garçon russe.
Sur des livres d’enfant, l’ours est gentil.
Souvent vêtu d’un gilet rouge brodé.
Dans la taïga, les ours sont des hommes.

Je ne dis ni à l’ours ni au garçon le nom
de mon premier train.
Blaise Cendrars.
Pris à Marseille, gare saint Charles.
Nous avons cheminé entre des rives de désolation
et sommes revenus à destination,
l’envers du décor,
l’appartement maternel minuscule,
et au loin,
la blancheur de la mer et la vieille mémoire.
Archipel des îles Sokolov.
(Prose de la petite Jehanne de France.)

Le livre éparpille au vent ses feuilles, une à une.
En couleurs, gilet rouge et poils bruns, en noir et blanc, neige des chemins.
La vieille dame a les ongles taillés courts, c’est pour l’hygiène.
L’ours gentil a remis sa veste de fourrure pour regagner sa maison.
On dit qu’il vient à vélo depuis la Sibérie, chuchotent les infirmières.
Un si éprouvant voyage seulement pour voir sa mère.
Personne ne lui demande pourquoi il fait ça.
En cachette.

Je n’ai aucune famille.
Avant moi. Tous sont morts.
Les vivants sont des inconnus.
Pas de vieille Russie au loin, à creuser.
Un peu de Suisse égarée au coin du lac d’Yverdon,
à essuyer l’écume blanche cernant la commissure des yeux.
Un peu de Ligurie aussi, mais sans ascenseur amoureux,
sans Caproni et sa jeune mère à bicyclette,
sans.
Lui, le fils, à vélo tente de ramener la taïga avec lui, mais c’est un travail pénible.
A cause de la neige.
A cause du vent.
Tout se disperse, s’ensevelit, disparaît.
Même le chien.
Mort sous un figuier.

Je me demande ce que ça veut dire, dignité, mourir dans la.
Tableau de Caravage refusé : la mort de la Vierge.
Sans dignité. Un corps mort, gonflé d’eau, perdu.
A mourir ni mon père ni ma mère.
Simplement une grande faiblesse les a pris.
Dans une rue secrète.
L’un est tombé, l’autre a soupiré.
N’ont pas crié.
Mais dignité, non.
Je me demande ça veut dire sans plainte ?
La Vierge sans dignité sur son lit
est étendue toute gonflée.
Sans.

Autour de la ville de Kiev,
la vieille dame a été jeune fille en fuite.
Corps blanc, souple et doux, cheveux blonds.
Son fils la regarde.
Elle avance dans l’eau jusqu’à la taille
et se fraye un chemin entre les herbes.
Son fils est plus vieux qu’elle.
Elle, l’étrangère.
Pas de règles pendant six mois,
pas de sang, libre d’aller mais sans.
Petite infirmière des vivants,
pays en guerre mais sans.

Ecrire
petitement
écritriturant
les pays de famille
la petite mère
le pauvre enfant qui ment
le petit père allongé sur la rue
écriffonnant dans petit carnet de moleskine bleu
pour appeler
sa fille qui cherche la sortie
sans.
Lui.
Dignité.
Courage.
Sans.
Géographie.

Ce sont tous mots à dire.
Pour que se voie sur le visage.
La ruine de la Russie.
La ruine de la Suisse.
La ruine de toute géographie.

 

Auteur(s) / Artiste(s)

Sylvie Durbec

Née à Marseille en 1952.
Voyages depuis que les enfants ont grandi.
Finlande, Portugal, Italie, Tunisie.
J’écris depuis longtemps. Publiée depuis une quinzaine d’années.
Traductions en italien, anglais, allemand et bientôt arabe.
Poésie, théâtre, romans.
Ecrit pour dévorer la langue.maternelle
D’où la passion de traduire et aussi de pratiquer le collage et le dessin, d’utiliser l’encre.

Derniers livres publiés :
  • Marseille éclats et quartiers, éd. Jacques Brémond, 2009, prix Jean Follain
  • la Huppe de Virginia, Ed. Brémond, 2011.
  • Le paradis de l’oiseleur, Al Manar, 2013
  • En italien : Scarpe vuote, édizioni Joker, janvier 2014
  • Prix Laurent Terzieff 2014 avec Nathalie Guen pour le court métrage Smouroute va à la cuisine.
  • Sanpatri, éd. Jacques Brémond, 2014
  • L’IDIOT(E) devant la peinture, poésie, Propos2 éditions, 2015
  • Un voyage aux petites plaines, éditions du petit Flou, 2015
  • Passagères de l’est, édition p.i.intérieur, 2016
Ses blogs

Revue de poésie contemporaine

Suivez-nous

Abonnements

Saisissez votre adresse e-mail pour vous abonner à la revue et être averti de chaque nouvelle publication.

Rejoignez 182 autres abonnés

Articles récents

Auteurs & artistes

Méta

%d blogueurs aiment cette page :