Revue de poésie contemporaine

Sanctuaire

S

il existe des forêts
qui résistent aux plaines
s’associent au vent pour contrer le ciel
des forêts que même l’eau des ruis­seaux ne peut péné­trer
qui déli­mitent le ter­ri­toire des hommes
encerclent leur civi­li­sa­tion
et aus­si leurs pen­sées, toutes celles qu’ils pour­raient avoir

le noir de ces forêts est peu­plé de bêtes
qui ne fran­chissent pas les lisières

c’est pour­tant là qu’il fau­drait pui­ser
là qu’il fau­drait être
dans ces sous-bois, ces clai­rières, ces ron­ciers
puisque chaque arbre y est une lettre
et que tout y fait signe

 

Zoé Landry, installation bois et laine
Zoé Lan­dry, ins­tal­la­tion bois et laine

 

*

mon seul lieu est celui-là
j’y suis tout entier
et seul
et pour tou­jours
il est le temple
le péri­style du temple
où per­pé­tuel­le­ment je marche

*

pos­té à la l’orée de jours futurs
je crois que je ne mur­mure qu’à peine
le nom de ces mondes de lisières et d’ombres
où dehors et dedans se confondent

 

*

 

habi­ter tou­jours le même lieu
peu­plé du bruit des pierres
d’un peu de jour tis­sé
d’angles mal­adroits

*

 

d’un sen­tier l’autre je cherche à devi­ner les noms
regarde les choses à tra­vers leur face de mots

ces par­che­mins que l’on cueille
entre les feuilles
au bord des che­mins

 

*

 

là où les ombres se fau­filent
mon esprit peut pas­ser

là où se glisse le soleil
mon esprit peut brû­ler

 

*

 

la mer bruisse dans les fron­dai­sons
à l’air doré de la forêt je m’abandonne
car le sous-bois a revê­tu le man­teau de mes songes

gouttes d’une pluie rose et blanche
cli­na­men
d’un mil­lier de cycla­mens

 

*

 

le réseau des branches pareil à celui d’artères céré­brales
même chose pour les racines
l’arbre a deux cer­veaux invi­sibles
irri­gués de sève
l’un de ciel, l’autre de terre

 

Zoé Landry, installation bois et laine
Zoé Lan­dry, ins­tal­la­tion bois et laine

 

*

 

une source affleure ici
je me demande si cette eau sort de ma tête
ne fais plus guère de dif­fé­rence entre
ce sol d’humus et moi

 

*

 

de mon exil
je vois le monde à tra­vers les arbres de la forêt
par touches impres­sion­nistes

mais la forêt est à l’intérieur
les arbres poussent dans ma tête
déforment ma vision des choses
me pro­tègent

 

*

 

en quelques enjam­bées je passe le ruis­seau
qui scinde la forêt en deux mondes dis­tincts
flux de feu et de sang il char­rie le mer­cure
ani­mant un géant fait de feuilles et d’ombres

d’un côté la par­celle infime du connu
de l’autre l’infini domaine à explo­rer

sil­va inco­gni­ta

*

 

sur ce tertre
fleu­rissent les digi­tales
sous ce tertre
reposent les osse­ments d’un ancien sei­gneur
ense­ve­li avec ses femmes, ses armes et son che­val de guerre
onze esclaves en pleine san­té
furent sacri­fiés à sa gloire
c’était un grand roi
beau­coup pleu­rèrent sa mort
qui fut belle et mémo­rable

mais la mémoire aus­si tombe en pous­sière

 

*

 

cette large pierre plate
table des sor­cières
trône d’Artus
autel rituel, vasque sacri­fi­cielle
en vain mes mains ont explo­ré sa sur­face
à la recherche de signes anciens
de bas-reliefs effa­cés

je suis mon­té des­sus
j’ai failli tom­ber
j’ai dor­mi des­sous
j’ai beau­coup rêvé

 

*

 

errant sur le crom­lech
sui­vant son propre laby­rinthe
dans l’ombre des por­traits de pierre
une femme erre par­mi les os noir­cis
en quête d’un esprit pour l’enfant qu’elle porte

 

*

 

je m’en vais
elle me rejoin­dra
m’a don­né ren­dez-vous près d’un lac au cœur des bois
je me réveille alors que je m’y rends

 

*

 

ne pas oublier le lac ni ses hôtes
je me rap­pelle sur­tout sa sur­face gelée
notre périlleuse pro­me­nade
sur l’eau blanche et dur­cie
le pay­sage sous nos pieds

 

*

 

retour de pro­me­nade
des sen­teurs d’humus col­lées à la peau
en rem­pla­ce­ment des ori­peaux du vide por­tés à l’aller

 

*

 

ces mon­tagnes sont mon hori­zon
cette forêt, ma mémoire
les troncs s’y serrent comme les che­veux sur le crâne d’un enfant
ce ciel reste le ciel
tan­dis que ce lac qui s’assèche
c’est le temps qu’il me reste

ces mon­tagnes furent mon ave­nir
et cette forêt, ma muraille

ces oiseaux sont ma bouche, mes yeux
ces arbres morts, des mots, des livres
cette forêt est ma pri­son
ces mon­tagnes sont l’horizon
hors d’atteinte
et pour tou­jours hors de moi

Auteur(s) / Artiste(s)

Julien Boutreux

Est né en 1976 et vit près de Tours. Poèmes et nouvelles dans une vingtaine de revues web ou papier (dont Traction-Brabant, L’Ampoule, Paysages écrits, 17 secondes, Squeeze, Dissonances, La Passe, Poésie/première, Nouveaux délits…). Aux éditions La Porte : L’oiseau de pierre.

Zoé Landry

Zoé Landry est une sérigraphe illustratrice dionysienne. Inspirée par les Wax et les textiles du monde entier, elle aime jouer avec des couleurs vives et des formes franches. Ses nombreux carnets de voyage sont la source des motifs et des paysages qu’elle applique sur des constructions, des textiles, des maquettes et des carnets.

Ses voyages l’ont fait dessiner, ses dessins vous feront voyager.

Son site internet : www.zoelandry.fr

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