Revue de poésie contemporaine

Le seigneur de la pénombre

L

« Le merle, avec son chant
bâtit
un dôme, une cloche, un monde,
un globe de cuivre,
auquel il nous offre pro­vi­soi­re­ment
d’avoir part,
une cerise pour l’ouïe,
tout ensemble une arri­vée et un départ,
avant que dans son silence
d’un coup
il ne l’avale. »

Poème de Jean-Marc Sour­dillon

Il y a quelque chose de rond
et d’arrêté
dans le chant du merle :
une bulle, une lune, un monde,
ou, pareille à son œil,
une goutte d’aurore
en sus­pen­sion dans le soir.

C’est à cet air d’in­ter­lo­qué
que nous lui devons d’aimer notre attente.
N’a‑t-il pas su faire de nous,
tout entiers acca­pa­rés par elle,
un ample monde sonore
pareil à ce volume d’ombre
juste avant la musique
dans le fra­gile coffre en bois
des ins­tru­ments à cordes ?

Le merle, avec son chant
bâtit
un dôme, une cloche, un monde,
un globe de cuivre,
auquel il nous offre pro­vi­soi­re­ment
d’avoir part,
une cerise pour l’ouïe,
tout ensemble une arri­vée et un départ,
avant que dans son silence
d’un coup
il ne l’avale.

Son chant ? Comme son œil,
une goutte de café,
avec un reflet d’aurore.

Un genou aper­çu
en pas­sant
par l’échancrure
d’une robe.

Un geste qu’on n’attendait pas,
déta­ché d’une pré­sence,
et qui éclaire, ouvre un accès.
Ce qui était impos­sible hier
ne l’est plus tout à fait.

Un sou­rire dans un visage habi­tuel­le­ment fer­mé,
Un bai­ser près d’un taxi.
Quelqu’un là où l’instant d’avant
il n’y avait per­sonne.

Sa jubi­la­tion ?
Un « je » en légère ébul­li­tion.
Entré par l’ouïe,
de l’autre qui se mêle à ma vie
et qui éclot,
quelque chose de rouge et d’encore sombre,
et aus­si de rond, de plein,
de presque gour­mand,
une goutte de pluie
à l’entrée du jar­din,
qui monte
et qui s’évapore
comme si elle devait por­ter le monde
puis le deve­nir.
Mais à l’instant où
pré­ci­sé­ment
elle le devient

long silence sou­dain
qui dure jusque dans l’aurore.

Auteur(s) / Artiste(s)

Jean-Marc Sourdillon

né en 1961. Enseigne les lettres en  khâgne à Saint-Germain-en-Laye après avoir enseigné à l’Institut français de Madrid et à l’hôpital Raymond Poincaré de Garches. Ont compté pour lui d’une manière décisive la découverte, à l’âge de 15 ans, des Cévennes ainsi que les rencontres avec les œuvres de  Philippe Jaccottet et de María Zambrano. Il a édité  la première dans la Pléiade et traduit la seconde aux éditions Jérôme Millon. Il a publié des nouvelles : Les voix de Véronique (2017) aux éditions du Bateau fantôme ; un livre de proses poétiques : La vie discontinue (2017) aux éditions La Part commune et des livres de poèmes : Les Tourterelles (avec une préface de Philippe Jaccottet et des encres d'Isabelle Raviolo, Prix du premier recueil de poèmes 2009), Les Miens de personne (avec une préface de Jean-Pierre Lemaire et seize lavis de Gilles Sacksick, 2010) aux éditions La Dame d'onze heures ; Dix secondes tigre (2011), En vue de naître (2017) aux éditions L'Arrière-pays. Ce dernier titre indique l'orientation principale de son travail.

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