Revue de poésie contemporaine

Peindre (et autres poèmes)

P

Peindre

Il n’y a plus. Plus que la nuit pour la démas­quer. Et ça frise dans sa tête dès le cré­pus­cule. Elle attend tout le jour der­rière sa fenêtre, à guet­ter le point de bas­cule entre les bleus mou­rants et les rouges coupe-gorge. Il n’y a plus. Plus que la nuit pour l’apaiser : c’est le gris puis le noir qui donnent au regard le vide qui lui plait. Elle et ses rêves éveillés fixés sur l’horizon qui dis­pa­raît. Seule et débar­ras­sée des encombres du jour, des cou­leurs trop vio­lentes qui côtoient ses pen­sées, des traits trop empor­tés qui taisent son visage.

Il n’y a plus. Plus que le mor­dant des vêpres qui sonnent au loin pour cro­quer l’espoir : la vie qui ralen­tit au moins quelques heures pour un entracte à la fré­né­sie du jour. Un répit sal­va­teur qu’elle peint de cou­leurs chair, un pas­tel éthé­ré qui colle à son corps. Du bout de ses pin­ceaux diurnes, elle cher­che­ra les nuits sauves et au plus ten­du des ombres, quand le silence lui bif­fe­ra l’esprit, elle glis­se­ra dans sa peau, légère et enjouée. Tom­be­ront alors les trop-pleins et les masques, les rides accu­mu­lées comme voi­lées par l’obscurité et les salis­sures du jour dis­pa­rues en pluie revi­go­rante.

Il n’y aura plus. Et elle sou­ri­ra, peut-être.

Calme plein

Oreille col­lée à la plage, j’écoute le bruit des galets, c’est sourd et puis­sant, comme un bruis­se­ment qui se confond avec le dedans, à ne plus savoir ce que j’entends : mon corps bout et son ébul­li­tion remonte en gey­ser à mon oreille ou bien est-ce un réci­tal sou­ter­rain sous le sable, un de ces concerts au creux des coquillages, une cou­leur chas­sant l’autre, blanc et noir accor­dés comme un cla­vier géant. Une alliance des deux, sûre­ment. Une seule voix mur­mure, un son conti­nu rem­plit ma tête, aère l’intérieur, dépous­sière neu­rones et contacts vrillés. Une seule ligne tra­verse le tym­pan, sans mélo­die mais en har­mo­nie avec le décor. C’est un mes­clun frais de notes étouf­fées et d’acouphènes crâ­niens mari­nés en agapes. Et la paix autour prend son pied. Je suis seul dans ce lieu si agréable à l’apprécier, c’est étrange. L’autre oreille en sus­pen­sion dans le vide n’entend même plus le cri des mouettes ni le res­sac, ni aucune vague défer­lante, pas plus que l’écume qui joue. C’est le calme plein, une huile sur mon rivage.

Le printemps des ruelles

Il attrape le temps, comme il peut, bouf­fée après bouf­fée. Il se taille des routes, passe par des voies étroites, des ruelles sales où souffrent ses pou­mons d’exister. Une taffe, juste une taffe et il se consume dans son cos­tume.

Dans sa vie, cet arpent sans filtre et lui, au milieu, nu comme un vers de grand poète qu’il s’éreinte à débi­ter en volutes suaves et malignes. Par­fois, bouche en cul de poule, il flirte avec le rond par­fait, celui qu’on veut écla­ter avec le doigt et qui dis­pa­raît trop vite mor­du par un fré­mis­se­ment d’air. A l’étroit, tou­jours, engor­gé dans des ruelles sombres au gou­dron gluant et mor­tel poi­son, il ins­pire des pos­sibles, des terres plus grandes, des ave­nues claires et, rêve fou, des grands bou­le­vards dépol­lués avec au bout, lui­sante, la mer calme et trans­pa­rente.

Mais entre deux ten­ta­tives, il crache, expire et taffe encore. Une pres­sion maxi­male sur les dents, la gorge nouée et les lèvres suceuses de l’enfer et c’est la toux qui gémit, tapie dans l’ombre d’une basse cave au plus étroit de la plus noire des ruelles. Quinte flush assu­rée sur le pavé. Ça rue dans les bas-fonds, ça secoue les volets, ébranle les val­vules jusqu’à décro­cher les vieux lin­teaux et le voi­là à snif­fer la mort dans la rigole, le poi­trail à feu et à sang. Au prin­temps des ruelles.

La chambre oubliée

C’est par quelques trous que le jour entre. Au tra­vers des vieux volets ver­mou­lus rabat­tus en clé sur la chambre. Par le vieux bois aux inter­stices bedon­nants, la lumière se fraye un che­min, une lumière refou­lée et grise à cause de la réver­bé­ra­tion du mur d’en face lais­sé à l’état brut. Le ciment gros­sier qui le patine avale la lumière pour la recra­cher comme mâchon­née de tris­tesse.

C’est là que le temps passe à devi­ner dans les nuances de gris la cou­leur du jour. Les lignes sou­riantes, celles des après-midi les plus clairs, enduisent la pièce d’une gaie­té fre­la­tée. Chaque rai de soleil gon­flé par l’envie de luire tape le lit pour rebon­dir sur la tapis­se­rie à fleurs fanées et finir sa course, pié­gé par excès d’orgueil, au creux de la grande armoire vide. Les ano­nymes, les régu­liers, ceux que l’on devine dès leur entrée comme des gris insi­pides se prennent les pieds dans la pous­sière et dis­pa­raissent en fumée avant même d’avoir déga­gé une quel­conque clar­té. Seul le noir des plus gros nuages arrive à per­cer la fenêtre pour nap­per un peu plus de pénombre la chambre oubliée.

C’est là que la vie se trempe dans les ténèbres, pièce récep­tacle à soli­tude et tur­pi­tudes. Tout est ras­sem­blé pour broyer le gris, seul admis à pas­ser la fenêtre. Il y fait bon enli­ser tout cafard boi­teux qui n’arrive pas à se dis­soudre dans la lumière vive du dehors. C’est là la chambre oubliée, celle qu’on a délais­sée parce qu’inusitée. La chambre du petit qui est par­ti.

Auteur(s) / Artiste(s)

Christophe Sanchez

Il scribouille depuis quelques années sur son blog fut-il.net.

Il lui arrive de sortir et d’aller écrire ailleurs comme dans la revue FPM, festival permanent des mots, la webliothèque d’œuvres ouvertes, en bibliocratie ou encore dans la revue d’ici là.

A participé également au convoi des glossolales et au roman d’Arnaud avec Jean-François Gayrard et Gwen Catala.

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