Revue de poésie contemporaine

Tableaux d’une autre vie (Extraits)

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Lorsque nous nous rendions au cimetière ma grand-mère et moi, et que nous nous arrêtions devant la tombe de mémère Simone – mon arrière-grand-mère – je jubilais en exécutant mon signe de croix. Je reproduisais ce que l’on m’avait appris ; j’imitais ma grand-mère. J’avais le sentiment d’être un adulte. Je me sentais extrêmement sérieux. Je n’ai jamais avoué à mémère que je mourrais d’envie de soulever les pierres tombales et de découvrir enfin le mystère de l’intérieur des tombeaux : elle m’aurait pris pour un petit diable.
À la vue des photos de défunts plaquées derrière le verre des médaillons posés sur le marbre des tombes, j’avais des envies de vol. Je voulais composer un album avec toutes les icônes de morts chapardées. Je réussis quand même à commettre ce sacrilège deux ou trois fois dans mon enfance, puis très vite, j’abandonnai cette drôle de manie. Si mémère avait su que j’avais, à huit ans, déjà profané des sépultures, elle aurait eu une crise cardiaque.

 

 

J’admirais mon grand-père : il mangeait son orange en une seule bouchée. Il ouvrait grand la bouche et y enfournait le fruit intégralement. Pas une seule goutte de jus ne suintait de ses commissures. Quelques mouvements de mâchoire lui suffisaient pour venir à bout de son met. Il était plus rapide que moi. J’essayai de le singer, un soir, mais avec une mandarine. Je faillis mourir. Elle était restée coincée dans mon oesophage. Après être passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, mon grand-père comprit immédiatement ce qui venait de m’arriver : il m’attrapa par les jambes, me mit la tête en bas et me secoua vigoureusement. Avec ses grands doigts, il ôta la pulpe coincée dans ma gorge et je pus enfin recouvrer mes esprits. Il venait de me sauver la vie. Je m’en souviens encore. Mémère était blanche comme un linge. Elle me donna tous les bonbons que je voulais le reste des vacances passées chez eux en guise de pardon. Pépère, lui, s’était pris un sacré savon par ma grand-mère, Tu vois avec tes âneries, le gamin, il a voulu t’imiter quand d’une seule bouchée tu t’enfiles une orange, lui avait-elle lancé. Le pauvre, il n’y était pour rien. C’était de ma faute ; j’aurais dû réfléchir. Je crois que cette journée-là, j’eus une crise de foie tellement j’avais mangé de sucreries. Mémère en avait même racheté, au cas où.

 

 

De démangeaisons en démangeaisons, je menais ma vie comme un être perdu d’avance. Ma graisse s’installait, mes formes s’épaississaient et mon regard s’aiguisait. J’entendais mon ventre gargouiller de plus en plus souvent. Ma faim ne me quittait pas et mon appétit croissait jour après jour. Ma mère était obligée de cacher le fromage après les repas, et le chocolat à la fin de chaque goûter. Il lui arrivait d’oublier ses cachettes. Je les retrouvais grâce à mon flair de chien. L’odeur du fromage dissimulé sous une pile de linge à raccommoder, il n’y avait que moi pour le sentir. Avec Sultan, mon chien, nous nous ressemblions pour ça.

 

 

Toutes les bêtes que je trouvais sans vie ou que je tuais, je les entreposais dans des petits bocaux et les observais au microscope – quand elles n’allaient pas au cimetière. Je ne pourrais pas dire exactement combien d’antennes de sauterelles ou de pattes de scarabées j’ai observées dans mon antre. Contrairement à un vrai chercheur, je n’avais jamais de conclusion à livrer au public. J’étais ébahi par la précision de l’appareil qu’on m’avait offert. La moindre poussière était bonne pour passer sous ma loupe. J’avais bricolé un bloc opératoire de fortune juste à côté de ma caisse et j’opérais encore vivants les vers de terre que je ramenais du jardin. J’avais un petit faible pour les lombrics. Je les voyais comme de minuscules serpents bougeant dans tous les sens et creusant de leur tête pointue la terre fraîche devant eux. Leur agilité et leur détermination m’impressionnaient. Un coup de bêche et hop, on voyait la queue fine et glissante de l’oligochète partir avec le reste du corps déjà bien enfoncé dans le sol humide. Mon père en avait assez de voir des trous dans le jardin. Cela lui était égal que je sois à la recherche de la perforation furtive du vers dans la terre. Même quand j’essayais d’en attraper un, il me glissait entre les doigts ou je le cassais en deux. Je remarquai, au moment où je le disséquais, qu’il n’y avait que de la terre dans son ventre. Je ne réussissais pas à voir ses entrailles, son cœur ou son foie. Comme j’aurais aimé qu’un vrai scientifique me montre tous ces organes ! Sur mes livres de sciences naturelles, la question n’était même pas abordée.

 

Auteur(s) / Artiste(s)

Thierry Radière

Thierry Radière est né en 1963 dans les Ardennes. Avec à son actif plus de cent contributions dans une vingtaine de revues de poésie contemporaine et de création littéraire, il navigue inlassablement entre prose et poésie, paraboles et allégories, sans jamais savoir où son périple le mènera.

Livres publiés
  • Nouvelles septentrionales ( recueil de nouvelles), éditions du zaporogue, 2011
  • Le manège ( court roman), éditions du zaporogue, 2012
  • Le murmure des nuages ( autofiction), éditions émoticourt, 2013
  • Confidences et solitudes de plus en plus courtes (recueil de nouvelles), éditions Jacques Flament, 2013
A paraître :
  • si je reviens sans cesse (recueil de poèmes), éditions Jacques Flament, octobre 2014
  • Rivages intimes (prose poétique + photographies en noir et blanc de Marc Decros), éditions Jacques Flament, octobre 2014
  • Juste envie de souligner, (plaquette de 19 poèmes ) éditions La porte, début 2015

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