Revue de poésie contemporaine

LE FIL D’ARIANE (Dia-logue)

L

Encres : Marie-Josée Desvignes // Photographies : Hélène Desvignes

[…]

Mari­lyse
Tout ce que nous nous disons aujourd’hui, tout ce que nous écri­vons, nous le savions déjà, intui­ti­ve­ment, depuis le début. Notre œil avait vu mais il a choi­si ses voiles. Notre oreille avait enten­du mais elle a choi­si ses silences. Il faut bien vivre et sur­vivre à ce qui n’est pas nous. Com­ment faire autre­ment ?

Marie-Josée
Tout remonte en moi à mesure que nous parlons/écrivons. Quel dom­mage que nous n’ayons pas conser­vé tous nos ins­tan­ta­nés, ces mil­liers de paroles dont cer­taines valaient des pépites…
Que ferons-nous de tout le reste ?

[…]

Mari­lyse
Ce qui reste ? Peu importe ce qui est per­du, rien ne l’est vrai­ment, puisque, en poé­sie, nous sommes dans la véri­té d’une parole qui avance et nous dépasse, tout en étant pro­fon­dé­ment ancrée en nous.

Marie-Josée
Construi­sons donc… Repre­nons le fil…

Mari­lyse
Avan­çons. Ce sera une aven­ture de vie dans les mots par­ta­gés… Créons entre eux, entre nous, une dis­tance, un che­min à par­cou­rir dans nos laby­rinthes res­pec­tifs, inté­rieurs et exté­rieurs. Gar­dons un écart entre alter et ego. Déjà cha­cune de nous contient son propre écart. Cet espace interne, faut-il le réduire ? Le sup­pri­mer ? Ou le lais­ser aller à sa guise ? Élas­tique à tendre ou à détendre. Si on res­serre tout, plus rien ne passe, aucun flux, aucun afflux. Culti­vons l’écart.

A l’écart
par les che­mins
de tra­verse

Un pied tou­jours
en-dehors de soi.

(in Herbes, Don­ner à voir, 1995)

Marie-Josée
Dans cet écart, la langue doit frap­per, don­ner des coups de poing, inter­ca­ler la souf­france et le dire. Dans la pro­messe des mots dès l’enfance, ces mots qui étaient déjà là, quoi en faire ? Où les prendre ? Ce n’est pas un don­né d’avance mais on croit dans ce pos­sible. Je me sou­viens d’Heather Dohol­lau que tu aimes tant… « La pro­messe des mots, c’est la pro­messe d’un pos­sible des mots » « Dans le besoin de livres qui a été là extrê­me­ment tôt, les livres me ras­su­raient », dit-elle, une façon de gué­rir de cette obses­sion du temps qui passe. La poé­sie est une façon de gar­der quelque chose de ce qu’on perd.

Mari­lyse
Tu dois faire tienne cette phrase de Kaf­ka : « Un livre doit être la hache qui fend la mer gelée en nous ; voi­là ce que je crois. » 1

[…]

Marie-Josée
Je suis née révol­tée dans une famille dont les ori­gines por­taient déjà la colère. J’ai dû faire avec ce bagage et un autre plus dis­cret, étouf­fé. Je ne savais pas expri­mer cette colère, j’ai essayé de l’écrire. Elle n’est pas plus par­ve­nue à se dire. Au bout du compte, l’épuisement psy­chique a eu gain de cause. À tous ceux qui s’épuisent dans des luttes vaines, il n’est pas inutile de les pré­ve­nir. Point besoin d’apocalypse. Notre fuite en avant nous y amène tôt ou tard.  Vain­cus par notre vani­té à croire qu’il nous faut tou­jours nous battre, cer­tains ne défen­dant au pas­sage que leur pré-car­ré. Nos pré­ro­ga­tives d’humains atro­phiés ou pri­vés de liber­té se heurtent au mur de l’indifférence et du plus grand nombre. Tant qu’il y a de la vie, on pense : il faut résis­ter. Mais résis­ter à quoi ? Les luttes épuisent plus sûre­ment. Nous pas­sons tous par là, l’un après l’autre. Et un jour, nous nous retrou­vons assis sur un banc à regar­der pas­ser les nuages, le bruit len­te­ment s’efface, et plus rien alors n’a d’importance.

[…]

Mari­lyse
Ariane, si contrainte qu’elle puisse être, a droit, elle aus­si, à son odys­sée. Sa toile est son sillage, toutes les traces qu’elle a lais­sées, qu’elle a empor­tées vers la haute mer en consti­tuent la trame. Nul besoin de mains autres, sinon celles qui ont tis­sé ses jours, qui les ont cou­sus à sa peau… Dans cette aven­ture qui nous est com­mune, nous ne savons qu’une chose : nous ne savons pas ce que nous écri­vons. Tout est fra­gile, ouvert. Le rien s’ouvre sur le tout et revient au rien, pul­sa­tion qui nous tient en éveil au bord de la nuit, tou­jours, funam­bules d’un fil qui de nous-mêmes pro­cède, pour para­phra­ser Saint-John Perse, cet « allié sub­stan­tiel » qui m’accompagne depuis mes 19 ans. Bénis soient les poètes qui nous font naître, qui nous font vivre, cha­cun d’eux, cha­cune d’elles.

Quelque chose veille
entre seuil et som­meil

Un trait de lumière par­fois
en donne la dis­tance

Si peu dans la nuit

Rien qui ne puisse pas­ser
comme un cou­rant d’air
sous la porte.

(inédit 2014)

Marie-Josée
Le désir de vie… pen­dant des années, j’ai sen­ti sa brû­lure en moi. Ce n’était pas la pre­mière fois, ça ne serait pas la der­nière. Une fièvre plu­tôt qu’une brû­lure… mais n’est-ce pas la même chose ? Il m’avait lais­sé ce feu qui, pié­gé dans les rets de mon âme, brû­lait depuis long­temps. Sous les braises qui cou­vaient déjà et s’étaient rani­mées, l’ardeur d’une vie à accom­plir était vivace. En une nuit, une seule, avec un autre, le même (?) tout fut consu­mé. Le corps dévas­té, de l’intérieur, l’épuisement fit son œuvre, ne res­tait que des sem­blants, des faux-sem­blants. Ma ver­ti­ca­li­té fai­sait illu­sion. Un temps seule­ment. Après le cœur, la gorge, le ventre, les muscles s’immolèrent. La dou­leur s’installa dans tout ce qui res­tait, le sque­lette, la peau. Me for­ça à m’allonger, quand tout me contrai­gnait à res­ter debout. La lutte était injuste, impos­sible à tenir.

Mari­lyse
« L’étoile aug­mente les étoiles »2, a écrit Éluard. Sommes-nous des étoiles dans nos chaus­sons de peu ? Chairs bles­sées, fra­giles, griffes et dents sous les boucles ?

Marie-Josée
Oui… Tel Job sur son lit de for­tune, je sup­pliai qu’on m’aidât à mou­rir mais la camarde, occu­pée autre part, m’obligeait à regar­der vers cet ailleurs pul­vé­ri­sé. À vou­loir vivre debout, je n’en finis­sais pas de m’oublier. À don­ner tou­jours plus dans le vent, à sou­te­nir l’espace de mes gestes inutiles et fra­giles. Son feu m’avait brû­lée et je serais rede­vable à jamais… d’une dette incon­nue. J’avais pris per­pète. Durant toutes ces années de fièvre, aucun médi­ca­ment ne vint sou­la­ger la dou­leur, trop ancienne sans doute, faite de tant de meur­tris­sures, une plaie jamais refer­mée. Comme un virus ingué­ris­sable, une fièvre puer­pé­rale, indé­tec­table mais pug­nace, les symp­tômes de cette fièvre, aggra­vés par l’angoisse enva­his­sante exi­geaient une lutte de chaque ins­tant pour ne pas som­brer dans la folie.

[…]

Mari­lyse
Il me plaît d’imaginer l’écriture comme un uni­vers en expan­sion, je sou­haite te dire que j’aime ton écri­ture pul­sa­tile : « J’avais pris per­pète » après des phrases plus longues et d’une autre envo­lée, bra­vo ! Ton écri­ture dit le mou­ve­ment de la vie, elle l’accompagne, le recrée, le pro­longe. Écrire n’est pas une acti­vi­té exté­rieure, c’est notre res­pi­ra­tion pro­fonde, notre adhé­sion à la vie, la preuve irré­fu­table de cette adhé­sion. L’écriture est du sang tis­sé.

Marie-Josée
Oui je le crois, écrire est une acti­vi­té du dedans. Un lent tra­vail de forage, de des­cente à l’intérieur de soi. J’ai tou­jours sen­ti dans cette des­cente la même quête spi­ri­tuelle du sens. En ce qui me concerne, dans les renon­ce­ments, com­men­cés très tôt, d’abord comme une néces­si­té de s’appauvrir, de se dépouiller, ensuite comme une réa­li­té. Plus je m’appauvrissais maté­riel­le­ment, plus je m’élevais spi­ri­tuel­le­ment. Lorsque cela arrive, on se défait des der­niers ori­peaux de l’orgueil, on désha­bille son âme et on apprend l’abandon.
Long­temps j’ai adhé­ré à cette phrase de Pes­soa : « J’enrage. Je vou­drais tout com­prendre, tout savoir, tout accom­plir, tout dire, tout jouir, tout souf­frir, oui tout souf­frir. Mais rien de cela, rien, rien. Je reste anéan­ti par l’idée de ce que je vou­drais avoir, pou­voir, sen­tir. Ma vie est un rêve immense ». Et un jour, j’ai com­pris que la vie consiste à s’abandonner, à ne plus résis­ter. Vou­loir tout maî­tri­ser, vou­loir être maître de la connais­sance, de ses dési­rs, de son vou­loir, tout cela ne conduit qu’à la souf­france. Il a fal­lu la mort de mon père pour m’en convaincre et me rame­ner à lui, à sa vie de labeur, de souf­france et de recherche d’une seule véri­té : l’amour.

[…]

Mari­lyse
Nous sommes des mères par essence, des « matrices d’idées » comme dit Mer­leau-Pon­ty. Tout autant que des filles. Tout autant que des bal­lons volants. Ne cédons pas, comme l’écrivait René Char, le moindre de nos « gra­viers d’eau ». Ne nous lais­sons pas muti­ler d’une part de nous-mêmes. Exis­tons, vivons, plei­ne­ment. Dif­fé­rem­ment.

[…]

Mari­lyse
Des cou­leurs que nous aimions, tous les rayons étaient néces­saires, comme, sur le prisme des roues enfan­tines, ces teintes qui n’éclatent que pla­cées les unes à côté des autres. La vie est éclat, nuance, valeur nuan­cée, lumière qui tourne. L’amour qui nous porte est un prisme qui doit don­ner à voir toutes les facettes de la vie dans leur uni­ci­té et leur har­mo­nie, ombres et lumières mêlées. Chaque jour, nous appre­nons à vivre, à aimer. Sinon, à quoi bon ?

Marie-Josée

« la nuit éteint les cou­leurs,

celles de l’âme demeurent un ciel serein tou­jours

ouvre tes mains

pousse ce cri sau­vage qui t’emplit »

(Blue note… pour un hêtre, inédit)

Culti­vons la joie, c’est tout ce qui nous reste. Renon­cer à l’écriture, impos­sible ! Mal­gré le désastre, mal­gré l’illusion, culti­ver la joie, la dépo­ser si pos­sible sur cha­cun de nos mots (maux) comme un baume sal­va­teur.

Mari­lyse
Oui, la joie, l’allégresse, la lumière, la pleine luci­di­té. Tout ce qui renaît et nous fait renaître chaque jour. L’insurrection per­ma­nente de vivre. Même si nous ne sommes pas tou­jours à la hau­teur de cette exi­gence. La poé­sie est pour moi l’expression la plus intime, la plus dense du désir de vivre. C’est de l’énergie vitale à l’état brut qui pulse dans nos veines. Les dif­fé­rentes formes qu’elle prend sont de l’ordre du filtre, unique pour cha­cun.
« Poé­sie pour vivre mieux et plus loin », je fais miens ces mots de Saint-John Perse.

Marie-Josée
Déci­der d’être heu­reux pro­cède de cette joie que l’on porte enfouie tel­le­ment pro­fon­dé­ment et que l’on se refuse face à un monde chaque jour en désastre. Vivre la joie, c’est être dans chaque minute, comme en poé­sie, ten­ter de don­ner main à ce cou­rage d’être heu­reux car il s’agit bien d’un cou­rage…
Cer­tains d’entre nous tra­versent le monde sou­vent de manière insou­ciante, se croyant libres ou pire, éter­nels, oubliant ce qui leur est le plus essen­tiel, au nom de causes plus vastes, d’un monde à sau­ver, d’une idée à défendre, se don­nant ain­si une impor­tance dont le monde après eux n’aura cure. Ils pensent à leur tra­vail, ont une œuvre à finir (ou à com­men­cer), un com­bat à mener, ils se croient inves­tis d’une mis­sion, et un jour, découvrent que rien de ce qu’ils ont accom­pli n’a ser­vi leur vie, ils n’ont été que mal­heu­reux, le monde n’a pas bou­gé de place, on les a même oubliés, et eux ont oublié l’essentiel : la joie.
Tous les grands concepts aux­quels ils croyaient se sont révé­lés pré­caires, flous, confus, voire per­ver­tis… Rien n’est plus fra­gile que la liber­té, rien n’est plus illu­soire que la véri­té.

« Le don d’écrire est pré­ci­sé­ment ce que refuse l’écriture. Celui qui ne sait plus écrire, qui renonce au don qu’il a reçu, dont le lan­gage ne se laisse pas recon­naître, est plus proche de l’inexpérience inéprou­vée, l’absence du « propre » qui, même sans être, donne lieu à l’avènement. Qui loue le style, l’originalité du style exalte seule­ment le moi de l’écrivain qui a refu­sé de tout aban­don­ner et d’être aban­don­né de tout. Bien­tôt, il sera notable ; la noto­rié­té le livre au pou­voir : lui man­que­raient l’effacement, la dis­pa­ri­tion. Ni lire, ni écrire, ni par­ler, ce n’est pas le mutisme, c’est peut-être le mur­mure inouï : gron­de­ment et silence. » 3

Textes extraits d’un tra­vail en cours: Marie-Josée Des­vignes & Mary­lise Leroux
Encres : Marie-Josée Des­vignes
Pho­to­gra­phies :
Hélène Des­vignes

Encres : Marie-Josée Desvignes // Photographies : Hélène Desvignes

  1. Franz Kaf­ka : Lettre à Oskar Pol­lak, jan­vier 1904 in Œuvres com­plètes La Pléiade, tome 3
  2. Paul Eluard, Poé­sie inin­ter­rom­pue, Gallimard,1953
  3. L’écriture du désastre, Mau­rice Blan­chot

Auteur(s) / Artiste(s)

Marie-Josée Desvignes

Je vis dans le sud de la France, aux portes du Lubéron. J'ai été professeur de Lettres et formatrice en écriture avant de me consacrer entièrement à l'écriture après une longue maladie.

J'écris principalement de la poésie, des romans et des essais. De nombreuses publications en revue (poésie), un essai sur les ateliers d'écriture (L'Harmattan, 2000), un récit poétique Requiem (Cardère Editeur), etc...

Marilyse Leroux

Née à Vannes, Marilyse Leroux est poète, nouvelliste, auteur de chansons et de récits divers, animatrice d’ateliers d’écriture depuis 1976, membre de Donner à voir, maquettiste et corédactrice de la revue numérique Breizh Deiz.

Elle est publiée en recueils et en revues papier ou numériques. Ses deux derniers livres sont parus aux éditions Rhubarbe : Blanc Bleu (nouvelle) et Le temps d’ici (poèmes), Prix de Poésie des Écrivains Bretons 2014.

Pour en savoir plus, consulter le site ecrivainsbretons.org, onglets auteur et livres.

Hélène Desvignes

Photographe et dessinatrice

Revue de poésie contemporaine

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