Revue de poésie contemporaine

Preferisco sparire, dialoghi con Robert Walser,

P

tra­duc­tion inédite de Syl­vie Dur­bec
éd. Robin&sons, Rome

 

Amour

J’aime les bri­gands, ceux qui viennent la nuit pour tout te voler et te laissent la vie pour que tu puisses te sou­ve­nir d’eux. Mort, ce ne serait pas pos­sible. Les cri­mi­nels sont rusés, ce sont des ban­dits de l’art, ils te ban­nissent du monde. Ils res­semblent à des dieux. La res­sem­blance entre un homme et un dieu est unique : l’homme ne com­prend pas ce qu’il redoute ou qu’il aime, alors il l’appelle dieu. Et alors…O, dieu ban­dit !

 

Schubert

Ta petite science, doc­teur Weiss…petite, trop petite, pen­ser qu’elle pour­rait deve­nir grande ! Vaste comme un pano­ra­ma qu’aucune terre ne pour­rait conte­nir. Mais vous ne savez que décrire vos propres peurs. Vous cher­chez des solu­tions, vous n’êtes même pas sur­pris. Très mau­vais, ça, et spi­ri­tuel­le­ment pauvre. Le très doux Schu­bert, lui, était tou­jours dans l’étonnement. Sa musique, si pure, se dénoue pro­lixe et sublime dans les sen­tiers et les val­lons, ses phrases ont tou­jours l’étonnement musi­cal du wan­de­rer qui s’arrête dans une clai­rière enchan­tée de clar­té : ce que vous n’avez jamais eu et que je n’oublie pas. Je vais, heu­reux mar­cheur, mal­gré mon âge. Les ciels d’orage m’émeuvent. Je crois qu’écrire vient de la peur de les regar­der pour de vrai.

Décrire

J’obéis. Ser­vant mon rêve de ser­vir. Je le fais parce que les ser­vi­teurs choi­sissent leurs maîtres, et les maîtres, non. Et ain­si je suis libre.
Mais trop de fois j’ai décrit en détail mon rêve et dans trop de livres. Ce n’est pas bien. Que mes mots trop clairs existent encore me déplaît, et qu’ils conti­nuent tou­jours à tour­ner. J’ai été un bouf­fon. Le rêve a besoin d’enfants taci­turnes. J’étais un taci­turne vani­teux de mots, gon­flé comme un paon de tel­le­ment, tel­le­ment de mots.

Je préférerais ne pas

 

Toute ma vie vient d’une phrase de Mel­ville.
Je pré­fé­re­rais ne pas.
Ain­si j’ai per­du ma vie. Dans ce « je pré­fé­re­rais ».
Je n’ai jamais dit : je pré­fère.
Je suis res­té entre le oui et le non.
Si on m’obligeait, je copiais des lettres obsé­quieuses dans ma chambre.
Si on ne me disait rien, je fixais le mur, comme tant de Mer­veilleux Écri­vains qui n’écrivirent jamais rien.

Montgolfière

Je suis fou parce que vierge ? Vierge parce que fou ? Être vierge n’est pas le pire des péchés, c’est la meilleure des défenses. Je laisse le monde à sa tran­quilli­té. Je marche à côté. Je me pro­mène, je vais, c’est ma manière d’aimer le monde. Si on peut aimer avec vio­lence ? Non, pas du tout, avec la vio­lence on ne peut que bles­ser et déchi­rer. L’amour est dou­ceur, len­teur. Comme tra­ver­ser la terre colo­rée en la contem­plant depuis une mont­gol­fière. Ces der­niers temps, les mots me semblent faibles et sourds. Mais les chants des oiseaux, ceux que j’entends quand je suis là haut, dans le bal­lon, oh oui, comme ils sont clairs là haut ! Et quel­que­fois (mais ne le dis à per­sonne, c’est peut-être un symp­tôme), je crois entendre les voix des che­vaux. Comme me le chu­cho­tait une amie enra­gée, je me sou­viens de son nom, Gre­ta, elle vou­lait révo­lu­tion­ner le monde avec le style logique et bar­bare de ses yeux clairs. Peut-être Gul­li­ver avait-il rai­son quand il créa le royaume ration­nel et par­fait des Houyhnhnm. Je ne crée pas de royaume, je caresse le papier qui ren­voie les reflets d’un miroir, comme il brille…

Lutter

Je n’ai aucune envie de lut­ter. J’ai contrac­té une mala­die incu­rable et je ne sui­vrai aucun trai­te­ment médi­cal. Je me désha­bille­rai pen­dant une pro­me­nade, pour me faire gifler par le vent froid. Je veux aider la mort. Pour­quoi avoir avec elle, que per­sonne ne vain­cra jamais, un rap­port d’opposition, un rejet arti­fi­ciel ? Je suis d’accord pour lui faci­li­ter le tra­vail, sûr d’être sa cible. Suivre sim­ple­ment les sept règles du Silence : pru­dence, secret, simu­la­tion, songe, fan­tai­sie, méta­mor­phose, mélan­co­lie.

Presque

Je ne m’éloigne jamais long­temps. Je ne veux pas jouer le rôle de pri­vi­lé­gié. Je dois ren­trer aux heures impo­sées. Man­ger et dor­mir avec tous les autres. A la même heure. C’est le contrat avec Heri­sau. Tu dois avoir lu mon dos­sier médi­cal. J’imagine qu’il est presque vide. Genre : Robert Wal­ser. Pro­me­neur. Entend des voix. Vou­drait être moins visible.
Presque est le mot juste. Il appar­tient à deux royaumes dis­tincts. Il est presque beau, presque laid, presque sain, presque fou. Mais il n’est jamais l’une ou l’autre chose. Tu vois, c’est sans fin. Je marche dans les bois mais c’est comme s’il n’y avait plus d’arbres. Même les oiseaux ne chantent plus. Les che­mins sont vides. Je me sens libre. Non pas presque libre. Mais libre.

Auteur(s) / Artiste(s)

Marco Ercolani

Marco Ercolani est né à Gênes en 1954. Ecrivain et psychiatre. Nombreux romans et essais.
A reçu le Prix Morselli pour le roman Camera fissa aux éditions Magenta.
Dirige la collection I libri dell'Arca pour les éditions Joker.

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