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Passager

Il est assis au bord du lit.
Il ne peut pas se lever. Il se tient le flanc droit.
La fenêtre est entrouverte, le fleuve mécanique et ses fauves réguliers de l’autre côté.
Sa propre respiration s’est établie sur la montagne de la respiration de la ville. Il fait sans doute chaud, et humide. La peau traite directement avec cette nuit.
Le poison de chaque minute gonfle un sac increvable.
Un matin où le lait gouttait lourdement de toute part, quelqu’un n’ayant rien d’un prédicateur lui avait dit qu’ils vivaient sur un golem affranchi. Il ne comprit pas.

Plus tard, dans la rue, il marche difficilement et se tient toujours le point où tous les yeux du corps ont convergé. La douleur est comme un sifflement pressuré.
Pourtant cette chair, précisément, la ville le sait, aucune lame ne la connaît. Lui y pense comme à un château fortifié.

Intérieur nuit. Les rideaux sont tirés sur le monstre.
Il est de nouveau assis. De ses côtes, il y a comme un départ d’oiseaux. Il finit par soulever son habit.
Un buisson est là.
Un buisson a poussé là, poursuivant les os et le sang et la chair. Agité doucement d’une brise personnelle, il a cette danse contenue des algues dans le ventre muet de la mer.
Depuis combien de temps le porte-t-il ainsi ?
Il croit reconnaître le cliquetis du chien d’un revolver dans l’horloge face à lui.
Il pense que son passager découvert menace comme l’averse.
Il ne sait que faire. Et la fenêtre de la chambre va s’opacifiant.

Atelier

Quand un arbre tombe, il renverse ta nuit et tu crains que ses frères ne le suivent et tu ne peux pas replonger dans le ventre antique du sommeil.

Ici j’ai vu des corps brisés par la nuit, avalés par elle, rendus diaphanes. Ils n’avaient pas compris qu’au bout des pieds s’ensuivent des racines, pleines de sel et de cris.

Au matin j’observe de ma fenêtre les petits immeubles de faubourg qui font face. Leurs veines sont noires, ils pleurent. Ça y est, la grande restauration du sens magique est commencée. Il est temps que l’homme puisse voir le prolongement de ses jambes sous la terre.
Aujourd’hui nous allons libérer cette autre ville assiégée qu’est le ciel d’ici. Faire taire les siècles entiers d’ailes toilées et de tubes à essai. Je pourrai danser sur les petits monticules où dorment ces folies, danser sur la terre nubile et bientôt demander l’assistance de la pluie.
J’irai en reconnaissance là où les arbres s’annoncent, m’inspirer des forteresses d’enfants, y chercher les marques de celles qu’ils font de tête et de nuit, infiniment plus grandes.
J’étudierai. Après l’oreille à l’écorce, après la couture des mousses, nous aurons la liberté d’inventer. Entrechoquer des ossements et donner un nom, un sens à cela. Faire des signes et des symboles. Et lire dans les fumées vacantes.
J’ai déjà décidé de lever trois colonnes rythmées, surmontées de la tête des animaux tutélaires.
J’ai beaucoup travaillé l’argile. Les statuettes sont cuites sous une langue inconnue. Puis couvertes de morceaux d’étoffe, car elles sont faites de veillées et de chants qui brûlent nos doigts.

Avec le temps et de partout viendront sans musique des êtres de bois, de plumes, des hommes doublés d’animaux communs, les cheveux peuplés. Ils vont produire des accidents de fumée. Un chamane peut s’inventer ainsi et sans sourire. 
Nous n’allons tuer personne.

Sans titre

Un corps est sur la table, vidé de lumière.
J’ai peine à le reconnaître. C’est le passeur qui négociait mes aubes.
La nuit a pris ce corps mais ne l’a pas couvert. Je pourrais modeler son argile.
Il y a comme un cierge au dessus du visage, à l’endroit du souffle. Je vois des djinns dans le bleu de la flamme.
Le crépuscule était une fièvre verte, la veillée d’un enfant malade, le front comme un galet de cire.
Il ne m’aidera plus.
Il y a dans le chant de la terre des bris de verres qui dérivent. Personne n’est plus là pour me couvrir les yeux. Personne pour défendre le pain de mes nuits.
Les clameurs et les plaintes que je dois rallier montent d’un seul puits. Le silence c’est la nuit, elle vous prend comme une infinité de plantes s’accrocheraient à votre corps. Je dois fuir et passer ce haut mur.

J’atteins le jour. Et même là des lames sont spécialement disposées dans l’air.

Vrai sommeil

Les arbres ont fait descendre leurs yeux dans les racines.
J’étouffe
les rues se resserrent comme dans un sac. Nœud coulant. J’ai vu qu’on livre les soupirs de la terre aux brûleurs. L’air se dénude et je peux voir ses cicatrices de mille ans.

Un jour, à genou, j’ai plongé mes mains dans la terre. Je les ai retirées bien vite, tant d’enfants y dormaient, tant de verre brisé. J’ai su qu’il fallait tout ralentir. Respirer plus grand. Effleurer autant que possible, à commencer par la mère commune. Je veux pouvoir partir sans que l’on ait besoin de me coudre la bouche. Que la terre m’accueille comme un ambassadeur valable. Son silence est celui d’un puits, pas d’un caveau.
J’essayais plusieurs fois de m’allonger parmi les pierres, de m’endormir dans la flaque d’un chemin de ferme, glacée, rattrapée par l’ombre. Je n’étais pas prêt. La faim le froid m’ont trouvé bien avant le silence.
Je persiste. Dès que j’aperçois une personne endormie, je cours vers elle, soulève ses paupières et cherche à me glisser dessous. 
Si l’occasion se présente, je plongerai dans un caillou inhabité, comme dans un lac, de ces cailloux qui composent une ville de leurs semblables. Œil unique, je remonterai parfois respirer à la surface polie de soleil.  
Je veux me secouer de ces ruines qui me tiennent éveillé.

L’époque

Je fais l’expérience d’un appartement.
La nuit seule.
L’appartement est vide, immense. Tout est bleu noir, les murs sont des murailles blanches faites pour les ombres. Ils filtrent le pétrole de ces heures-là.
C’est un appartement somptueux, les meubles laissés là sont effleurés. C’est une cache.
 
Ceux qui se tiennent ici sont comme nus. Je suis avec eux, le front barré de plusieurs nuits de palabres la langue sous d’épaisses couvertures.
Ils sont en fuite, je suis avec eux. J’ai pris ma place parmi les accroupis, un costume en coupe de cendres et d’aube, comme les autres. Ils ne m’ont rien demandé.

Aucun n’appuie son dos au mur car les parois s’arquent et s’élancent. Le plafond est de plus en plus loin. C’est la dernière défense de l’appartement.
Nous faisons face aux fenêtres hautes, nous faisons face à l’époque. Le vent soulève les rideaux en vagues régulières. Je crois que les murs ont fini par prendre les visages. Le vent leur traduit la nuit. Elle est pleine de vigies, les automobiles passent comme les fauves passent, les phares apposent régulièrement leur pastel cru sur les façades.
Ainsi leur monde est proche et je cherche un refuge.

Je fais l’expérience de cet appartement. Il est comme ensablé, la nuit perd de vitesse en passant les fenêtres.
Ils scrutent l’ombre. Ils connaissent l’idée de frontière, pour eux ce n’est pas un ruban à l’envers du crâne.
Je ne crois pas en cette nuit-là. Je sais qu’elle ne couvrira pas l’écho de nos souffles. Je sais qu’elle veut que l’on soit pris.

 


Gabriel Henry

Il est né en 1986. Il vit et travaille à Paris. Il a publié principalement dans des revues en ligne et des pages web (Nerval, Paysages Écrits, Le Capital des Mots, florilège annuel des éditions Soc&Foc, Neiges, Landes…), mais aussi dans quelques revues papier (Scribulations, Libelle, Comme en poésie…). Il a également eu l’occasion de lire ses textes en public aux Salaisons (Romainville), lors de la Nuit Blanche 2014.
Son blog d’écriture : lorageaupoing.blogspot.com.

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