Revue de poésie contemporaine

Le présent qu’il nous reste (Il presente che ci resta)

L

Ricom­pone vedi la gente dal­la penul­ti­ma vita
col giu­ra­men­to insis­tente di chi la vita spende
sen­za per­derne, non del tut­to alme­no. Sul piaz­zale

ricom­pos­ti a caso, inizia­va­no la conta: chi viene
chi è venu­to o è già par­ti­to. Chi rico­min­cia e chi las­cia
dal gra­di­no per l’onda, in fila uno ad uno tra­ghet­ta­mi

dice­va­no. Anche affon­dare è finire più in alto del fon­do…

(Ndyaye, 18 anni, Sene­gal)

Les gens de la vie pénul­tième se ras­semblent tu vois
avec le ser­ment pres­sant de ceux qui passent leur vie
sans la perdre, du moins pas tota­le­ment. Sur l’esplanade

ras­sem­blés au hasard, ils recom­men­çaient le décompte : qui arrive
qui est arri­vé ou est déjà par­ti. Ceux qui recom­mencent et ceux qui quittent
les gra­dins pour les flots, en rang un par un faites-moi pas­ser

disaient-ils. Même cou­ler c’est finir plus haut que le fond…

(Ndyaye, 18 ans, Séné­gal)

Da una riva all’altra sepa­ra solo
la pau­ra dell’inizio una man­can­za di trac­cia:
cosa las­cio indie­tro se vado, dice­va

che memo­ria tro­vo?

(Moham­mad, 24 anni, Ouar­za­zate, Maroc­co)

 

Une rive n’est sépa­rée de l’autre que par
la peur du début l’absence de trace :
qu’est-ce que je laisse der­rière moi si je m’en vais, disait-il

quelle mémoire je trouve ?

(Moham­mad, 24 ans, Ouar­za­zate, Maroc)

C’è gente appe­sa per­fi­no sui pali delle navi
lo sguar­do che accu­sa e spun­ta o non crede:
dopo la voce ita­lia­na il motore spegne e qua­lunque suo­no

rias­sorbe fino al bec­cheg­gio, ai cor­pi fer­mi: pro­ce­dure dice
le tue leg­gi ugua­li sempre. Sot­to scor­ta fino al por­to
e poi la fon­da lo sbar­co dirit­to fino al recin­to a cumu­lare

le pre­senze come merce di stoc­cag­gio. Non più di poco ripete
poi si rim­pa­tria così come si arri­va. Non si vede il nume­ro
non si conta nem­me­no quan­ta legione per nave al gior­no

spe­rare la ter­ra e nonos­tante le pre­ghiere, rim­bal­zare…

(Arben, 23 anni, Tira­na, Alba­nia)

 

Il y a même des gens sus­pen­dus aux mâts des navires
le regard accu­sa­teur écar­quillé ou incré­dule :
après la voix ita­lienne le moteur étouffe tout bruit

englou­tit jusqu’au tan­gage, aux corps immo­biles : pro­cé­dures dit-elle
tes lois qui sont tou­jours les mêmes. Sous escorte jusqu’au port
et ensuite le mouillage le débar­que­ment direc­te­ment jusqu’à l’enceinte pour cumu­ler

les pré­sences comme des mar­chan­dises sto­ckées. Pas pour long­temps répète-t-elle
et puis on rapa­trie comme vous êtes venus. On ne voit pas le nombre
on ne compte même pas com­bien de légions par navire et par jour

l’espoir d’une terre et mal­gré les prières, rico­cher…

(Arben, 23 ans, Tira­na, Alba­nie)

Fino al poco pri­ma del­la riva fino al segnale
con la tor­cia acce­sa e spen­ta: indi­ca­va il pun­to esat­to
un lam­peg­giare, cali­bra­va la rot­ta dei due­cen­to metri

a motore spen­to. Così, con la for­za dei remi e sen­za errore
dal segnale all’approdo la dis­tan­za si accor­cia­va.
Nem­me­no fumare è conces­so né par­lare

o muo­vere: tut­to rive­la il gal­leg­giante e la vicen­da. Sazia­vo
così di mano­vra e bec­cheg­gio, del­la for­ma assente di ter­ra
imma­gi­na­ta dal­la riva in poi. In quel las­so cie­co improv­vi­sa­vo

una cer­ta vita: imma­gi­ni ferme. Ves­ti­vo bene anche il nome…

(Mama­dou, 21 anni, Dakar, Sene­gal)

 

Jusqu’à juste avant la rive jusqu’au signal
avec la torche allu­mée et éteinte : un cli­gno­te­ment indi­quait le point
exact, elle cali­brait le cap des deux cents mètres

le moteur éteint. Ain­si, à la force des rames et sans se trom­per
du signal au point d’abordage la dis­tance se rac­cour­cis­sait.
Fumer par­ler ou bou­ger étaient

inter­dits : tout révèle l’objet flot­tant et le fait divers. Je me ras­sa­siais
de manœuvre et de tan­gage, de la forme absente de la terre
ima­gi­née depuis la rive. Dans ce laps de temps aveugle j’improvisais

une vraie vie : images solides. Je revê­tais éga­le­ment mon nom…

(Mama­dou, 21 ans, Dakar, Séné­gal)

Lun­ghis­si­ma l’onda ma non abbas­tan­za
per il bat­tel­lo: attor­no un ris­chio di sec­ca
la vedet­ta a ter­ra o in mare. Sbar­ca dico­no, alza­ti

e cam­mi­na. Così il bal­zo, l’affondo nell’acqua
l’impresa del gua­do, di soprav­vi­vere l’entroterra.
Nas­con­den­do­mi nell’ombra, allon­ta­no dal­la rena.

La dis­tan­za è dire­zione, il res­pi­ro è un fia­to fia­to pas­so…

(Kha­lid, 19 anni, Ouj­da, Maroc­co)

 

Très longs les flots mais pas assez
pour le bateau : tout autour le risque d’une sèche
la vedette à terre ou en mer. Débarque disent-il, lève-toi

et marche. Et donc, le saut, le plon­geon dans l’eau
l’exploit de la tra­ver­sée, de sur­vivre à l’arrière-pays.
En me cachant dans l’ombre, je marche loin du sable.

La dis­tance est direc­tion, la res­pi­ra­tion est un souffle deve­nu pas­sage…

(Kha­lid, 19 ans, Ouj­da, Maroc)

Puoi capire? Sono rese le ore del gua­do
stor­nate e rese solo se res­ti altri­men­ti
è un per­cor­so dac­ca­po, un nuo­vo ten­ta­ti­vo.

Al ter­zio viag­gio si sono dimen­ti­ca­ti di me:
supi­no aspet­tan­do ho allon­ta­na­to anche lo sguar­do
dal cor­po per non veder­mi o essere vis­to

per non essere conse­gna­to al debi­to del rim­pa­trio…

(Mobu­ti, 22 anni, Congo)

 

Tu peux com­prendre ? Les heures de tra­ver­sée ne sont res­ti­tuées
annu­lées et res­ti­tuées que si tu restes sinon
c’est un retour case départ, une nou­velle ten­ta­tive.

Au troi­sième voyage ils m’ont oublié :
cou­ché sur le ventre pour attendre j’ai aus­si détour­né le regard
du corps pour ne pas me voir ou être vu

pour ne pas me voir livrer au far­deau du rapa­trié…

(Mobu­ti, 22 ans, Congo)

Auteur(s) / Artiste(s)

Fabiano Alborghetti

Il est l’auteur d’une dizaine de recueils de poésie : Verso Buda (2004), L’opposta riva (2006), Lugano paradiso (2007), Ruota degli esposti (2009), Dieci gennaio (2009), Registro dei fragili, 43 Canti (2009), Supernova (2011), L’opposta riva – dieci anni dopo (2013), Legni, Colombe (2013) et Complicanze e altre forme (2015). Il a également composé plusieurs drames et adaptations théâtrales. Il collabore à de nombreuses revues, dirige plusieurs publications et s’occupe depuis dix ans de la promotion de la poésie, à travers la toile, des émissions radios et des projets dans les prisons, les écoles et les hôpitaux.

Il a supervisé de nombreuses publications et anthologies et a participé comme membre de délégations officielles de Suisse ou du Tessin à de nombreuses manifestations internationales.

Son recueil Registro dei fragili a été traduit en français, sous le titre Registre des faibles par Thierry Gillybœuf en 2012, aux éditions d’En Bas. Il est également traduit dans une dizaine de langues.

Les poèmes présentés ici sont extraits de L’opposta riva, recueil paru initialement en 2006, puis, dans une version remaniée, en 2013. Il est nourri de son expérience quotidienne pendant trois ans, auprès des migrants et des clandestins. Sa traduction française paraîtra en 2016 aux éditions d’En Bas.

Site internet de l'auteur : www.fabianoalborghetti.ch

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