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Un sang ancien

 

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1

Une eau boueuse.

Debout depuis une vie, malgré l’espace,
le vent du nord, la bise qui ponce la pierre,
malgré le pommeau de lumière,
j’éprouve la boue
bleue, filante et intime.

 

 

 

2

Et c’est remodeler le visage d’un enfant
avec cette argile bleue, mains ruisselantes,
c’est le vouloir jusqu’à, de ce lac aztèque,
faire un marais salant, motte bleue
sur motte bleue. Puis naît le vert,
comme lumière sur l’insensé.

 

 

 

3

 

Jardins flottants de l’enfance verticale,
consolant parfois le rouge soir

dans la fièvre brutale de l’eau
et du ciel, jardins recommencés
d’une vie d’avant Colomb,

quand la vie prenait, malgré l’espoir,
du bleu à la mort, à l’horizon
.

 

 

L'eau, Cécile A. Holdban,  pastel à l'huile sur papier et écorce de chêne.

L’eau, Cécile A. Holdban, pastel à l’huile sur papier et écorce de chêne.

 

4

 

Il fut peut-être un temps où finir
importait peu – et pourtant
on finissait – dans ces vocables d’eau
où l’axolotl volait l’axiome
de l’adulte futur.

 

 

 

5

 

Et ce ravin, devant quoi je me tiens,
lac asséché en contrebas du temps,
il me faut y descendre, jusqu’au bleu,
– jusqu’à la boue – alors que le ciel
s’en va, s’étire, toile déchirée
d’un peintre soudain seul et noir,
tout le rouge perdu.

 

 

 

6

 

Sur le lac Texcoco, lac des couleurs,
haut bleu au temps de l’or,
sec, aujourd’hui, insecte, et pierreux,

je cherche les nutriments de l’enfance,
j’attends l’écartèlement de l’éclair
qui ouvre le ciel, et la pluie
d’argile.

 

 

L'air, Cécile A. Holdban,  pastel à l'huile sur papier et écorce de chêne.

L’air, Cécile A. Holdban, pastel à l’huile sur papier et écorce de chêne.

 

7

 

Mouillée, ta parole claire, nahuatl,
toi qui sais descendre sous l’eau des mots,
les rends ténébreux et glissants
comme les marches de l’escalier
d’Eurydice.
Parole qui ravine, gorge sèche.

 

 

 

8

 

Dans cette boue, cet informe du début,
plutôt cet indéfait,
à Azcapotzalco, ville bleue,
là-bas où brasille l’autre possible,
l’immédiat de la couleur,

Je peindrai une autre enfance.

 

 

 

9

 

L’ailleurs est promesse presque tenue
d’un avant du monde, et l’horizon rouge,
– sa frange noire – signe
d’un passé où recueillir l’espoir.

Oui, ailleurs est une chance
pour le souvenir qui veut
son obole.

 

 

La terre, Cécile A. Holdban, pastel à l'huile sur papier et écorce de chêne.

La terre, Cécile A. Holdban, pastel à l’huile sur papier et écorce de chêne.

 

10

 

La boue, sous l’eau du temps,
comme une nuit à remuer,
un animal mystérieux à réveiller,
chinampa engloutie,

la boue, séchée parfois, bleu friable
qui saupoudre le ciel,

boue, possible pierre.

 

 

 

11

 

Mexique, cri d’oiseau que le désert
sculpte, nom propre de l’ailleurs,
non prononcé encore, mais
qui résonne dans les crevasses
jusqu’au bleu sous-terrain
du cortex.

Un enfant en moi me nomme.

 

 

 

12

 

Parole de Babel que je ne comprends pas,
déchirure sonore, parfois claquement,
je me reconnais dans ton énigme,

je crois me voir dans une eau troublée,

une déchirure, la fêlure d’un miroir,
un claquement, une aile obscure,

un sang ancien.

 

 

Le feu, Cécile A. Holdban, pastel à l'huile sur papier et écorce de chêne.

Le feu, Cécile A. Holdban, pastel à l’huile sur papier et écorce de chêne.


Emmanuel Merle

Emmanuel Merle est né à La Mure en Isère en 1958.  Il est agrégé de Lettres Modernes et professeur en Classes Préparatoires dans la banlieue de Grenoble. Il a 3 enfants. Il est président de l’association Pandora à Vénissieux et de l’association Livres en Scène sur le plateau du Vercors.

Il est l’auteur d’un recueil de nouvelles, Redwood (2004) publié chez Gallimard, et de recueils de poèmes parmi lesquels Amère Indienne (2006) Un homme à la mer (2007) aux éditions Gallimard, Pierres de folie (La Passe du Vent, 2010), Boston, Cape Cod, New York (Le Pré Carré Editeur, 2011), Ecarlates (Editions Sang d’encre, 2011), Ici en exil (L’Escampette éditeur, 2012), Schiste (Alidades, 2013), La chance d’un autre jour ( La Passe du vent, 2013), Le Musée clandestin (Pré Carré Editeur, 2013), Le Chien de Goya (Editions Encre et Lumière, nov.2014), Dernières Paroles de Perceval (L’Escampette éditeur, février 2015), Un simple regard où habiter (Editions Sang d’encre, avril 2015).

La poésie? Un travail de lucidité, un creusement des mots au-delà des concepts, un rythme accordé à la voix, une « poignée de main » (Paul Celan).

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