Revue de poésie contemporaine

Sur la rive (et autres poèmes)

S

 

Sur la rive

Sur la rive il y a ce vieux couple
Enla­cé embras­sé comme si
C’était le der­nier jour du monde
Si c’était le der­nier amour
Et c’est le matin de Paris
Dans la lumière sablée on croise
Des ado­les­cents qui adossent
Leur jeu­nesse au mur du lycée
Puis sont là deux petits enfants
Et au fond de leurs yeux de miel
Flotte encore un peu de la nuit

Pha­raon de haute misère
Et sou­ve­rain des bas-côtés
Un Sdf dort rata­ti­né
Dans son sac de cou­chage
Gris sar­co­phage d’infortune
S’en fout des tours de Notre-Dame
Qui écha­faudent l’horizon
Impro­bables falaises d’ocre
Que l’océan a délais­sées
Pour la caresse des navires
Le ciel sur les toits est blanc et bleu et rose
Et c’est le matin de Paris

Si lourde encore de trop de peine
L’eau se mêle au ventre du fleuve
Long fleuve qui n’est pas le mien
Qui n’est que le grand frère de l’autre
Celui qui coule en mon pays

Au croi­se­ment des amou­reux
Corps déliés et leurs bai­sers
Lèvres mêlées pour ver­rouiller
L’étroit pas­sage de la nuit
J’ai connu Paris mon amour
Aveugle en ce temps j’ai posé
La main sur la peau nue du jour
Quand s’amenuise le désir
Et qu’alors les ailes nous manquent

Pri­son­niers des murailles de pierre
Les rois si vieux dans leur gale­rie
Leurs deux yeux vides en pleine face
Suivent l’envol des fiers cor­beaux
Ailes feu­trées longent l’azur
Ils ont dit-on grande patience
D’attendre ain­si que nous par­tions
Le sais-tu ce monde est sau­vage
Et c’est le matin de Paris

Les feuilles

Les feuilles feront un ciel
Que per­ce­ront une à une
Les lames de lumière
Lumière en chute douce d’étoile
Blanche comme une peau
Et qui semble fris­son­ner
Quand s’agacent les saules

Dans le ventre de la nuit
Ense­ve­lis sous un voile de peine
Dorment les hommes
Les femmes
Les enfants
Leurs sacs fati­gués
Posés à même
La cendre des che­mins

La nuit leur est un refuge
Où chu­chote la terre d’ici
Et cha­cun s’allonge
Dans l’ombre du jour d’avant
Quand s’éteignent les heures
S’avive la mémoire
On rejoint l’envolée
Des oiseaux des lagunes
Les dia­go­nales tres­sées
D’un bout du ciel à l’autre
Sur le seuil des cabanes
Veillent les chiens jaunes
Grandes bêtes à moi­tié sau­vages
Dévo­reuses de pous­sière
Leurs yeux à jamais ouverts
Dans la crainte du som­meil

Là où tombe la lumière
Dans l’abri des bos­quets
On pose la main dans le creux
Des herbes frois­sées

Oublié

J’ai oublié le nom des fleurs
Qui nous des­si­naient un jar­din
Autour la plaine s’ensommeillait
Comme la mer le long des dunes
Le vent y creu­sait mille vagues
À la sur­face molle des blés
Sur une île nous habi­tions

Que reste-t-il du fra­cas
Des galets gris que les marées
Rou­laient long­temps dans leur grand sac
Une pleine vie à les user
Sans fin les uns contre les autres
Et jusqu’à l’intime dou­ceur

J’ai tout oublié de ce bruit
Ce bour­don­ne­ment qui brouillait
Le teint pâle d’un ciel aveugle
Ici le jour s’amenuisait
L’ombre venait sous le cou­vert
Des branches basses du tilleul
Tout bruis­sait désor­mais du vol
Des abeilles étin­ce­lantes
Pareilles à des langues de feu
Dans la vibrante mul­ti­tude

J’ai oublié les cris des bêtes
Les oies les vaches les che­vaux
Les chiens avec leurs yeux qui pleurent
Et pour­quoi tout ce vacarme
Dans la fatigue d’un jour d’été
Loin dans la plaine les hommes fau­chaient

J’ai oublié tous ces ins­tants
Arrê­tés sur la pente douce
Qui mène d’un cré­pus­cule à l’autre
Et les noms des enfants qui sont
Comme des libel­lules affo­lées
À la sur­face de la nuit
Qu’un vent échap­pé des ornières
Dis­per­se­ra dans le loin­tain
Avec les graines de chien­dent
Je ne connais plus le secret
Des blancs cou­loirs qui nous menaient
De bord en bord jusqu’à ces chambres
Que la lumière a délais­sées

Si je garde les yeux ouverts
Je ver­rai les oiseaux nom­breux
Qui s’envolent et qui s’enfuient loin
Tout est sens des­sus des­sous tout

Il pleut

Ce matin il pleut
Le héron est au bord du fleuve
Indif­fé­rent à ce qui passe
Indif­fé­rent à tout
Le fleuve suit son cours
De toute éter­ni­té
Ce matin il pleut
Mais le héron s’en fout
Les pieds dans l’eau
Il est debout contre la pluie
On dirait une pierre
Une pierre cou­leur de cendre
Une pierre qui bien­tôt
Rou­le­ra dans le fleuve
Qui tous nous emporte
On dirait une pierre
Une pierre qui va mou­rir

À l’horizon

À l’horizon de cette nuit
Passent encore passent sans fin
De longs wagons cou­leur d’ombre
Cou­leur de pluie et puis s’en vont
Dans la déroute des lueurs

Là plus de chien pas même un loup
Nul ne pour­ra chan­ger le cours
Ain­si ain­si va notre peur

Rideaux tirés sur la pagaille
Des jours lais­sés en contre­bas
Le long convoi borde les rues
Tout encom­brées de mai­sons basses
Pauvres jar­dins man­gés de rouille
Haies qui s’écroulent sous le poids
De nos silences lourds comme pierre

À quai des hommes sans cou­leurs
Les bras char­gés de sou­ve­nirs
Attendent et c’est depuis long­temps

Après le talus on devine
Dans l’herbe sèche le creux tiède
Où firent litière les amants
Leurs corps noués dans le matin
Haleine chaude au ras du ciel
Ils ont pris le che­min d’hiver
Celui qui longe notre oubli
Celui qui mène aux peu­pliers
Et dans l’abri secret des branches
Les oiseaux ferment les pau­pières

J’ai lais­sé tel­le­ment de nuits
La cendre à la peau d’une femme

Auteur(s) / Artiste(s)

Antoine Maine

Antoine Maine vit à Amiens / Picardie. A étudié les Beaux-Arts, observé les animaux, enseigné un peu de tout, été graphiste. Dirige une agence de communication. Parcourt les montagnes. Dessine, peint, écrit. De la poésie, des nouvelles.
Publications : quelques revues (Arpa, Décharge, Voix d’encre, Microbe, Traction-Brabant) et une nouvelle sur nerval.fr.

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