Revue de poésie contemporaine

L’immense clarté des profondeurs

L

« Jailli des profondeurs
un rocher
rêve en moi »

 

L’immense clarté des profondeurs, d’Alain Kervern

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Préambule

Le Parc Régional d’Armorique, qui regroupe quarante-quatre communes du nord-ouest de la Bretagne, couvre un territoire d’une grande variété, qui va de l’île d’Ouessant au cœur des Monts d’Arrée. De janvier à mai 2004, j’en ai arpenté îles, collines et vallons en longeant les bords du temps par d’autres chemins que ceux vécus tous les jours. Et la surprise est venue de ce qu’un monde que je ne connaissais pas est venu à moi. Et ce monde est celui des rochers, nombreux dans cette région à affleurer le sol.
Chaque rocher a été l’objet d’un étonnant tête à tête au cours duquel une puissante énergie s’est chaque fois révélée au contact de la réalité minérale. Les vrais rencontres ont été celles qui se faisaient à l’initiative des rochers eux-mêmes. Pour certains, le contact était immédiat. D’autres ne se révélaient pas tout de suite. Il fallait tourner autour, chercher l’angle le plus intéressant pour un échange véritable. Parfois, comme à Roc’h ar Bleiz, sur la commune de Saint Riwall, j’ai fait plusieurs fois le tour du rocher avant de vraiment le rencontrer.

Toutes ces notes ont été composées, après coup, à partir de haïku et d’impressions jetées sur le papier à chaud, après chaque randonnée. C’est en mettant bout à bout les textes retravaillés, ajustés et complétés que cet ensemble a été réalisé. Chaque texte est ce qu’on appelle un haïbun. Ce genre, qui vient du Japon, se définit comme un court texte écrit dans l’esprit du haïku, et que conclut justement un court poème inspiré de cette forme. Il m’a semblé que c’était l’outil exploratoire le plus approprié à cette aventure.

Ces dix textes sont une sorte de carnet de route. Ils témoignent d’une interrogation sur l’acte de reproduction artistique de la réalité, et d’une quête qui, au-delà de la démarche artistique, sonde l’énigme des apparences et de la réalité. Quels que soient nos moyens d’expression, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous sentons n’est jamais qu’une partie de ce qui est. C’est le sens de cet engagement pour tenter d’explorer et de décrypter les soubassements oubliés du réel sur lequel se construit notre existence. La conversion de ce réel en signes révèle que nous sommes ici en présence de deux cycles. Le premier est un cycle long, c’est celui de la formation géologique du Massif Armoricain et de l’histoire de ses marques dans le paysage d’aujourd’hui. Le second est un cycle court, il est celui de la vie humaine. Tout le travail consista à retrouver le chemin des rêves qui relient ces deux mondes.

A l’image stéréotypée d’une Bretagne parsemée de pierres folklorisées, s’oppose ici une quête minérale ne laissant place à rien d’autre qu’à un lent déchiffrement d’évidences souvent peu visibles. Où est la transition entre ces rochers à l’état sauvage, les monuments mégalithiques et les calvaires ? Une même force semble les traverser.

Alain Kervern

L’immense clarté des profondeurs

I
Une éternité figée dans l’herbe

La rencontre avec un rocher est-elle l’entrée dans une autre histoire, une histoire dont nous ne saurions pas grand’chose ? A contempler un rocher que l’on suppose amical, on provoque sans le savoir un heurt frontal avec la réalité la plus élémentaire, la plus brute, la plus en conformité avec l’implacable logique de l’univers et de la marche des astres. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’un rocher a toujours l’air vaguement menaçant, mais qu’il semble empêché de mettre sa menace à exécution. Une impression confuse d’écrasement se dégage de cette masse obtuse dont, rapidement, on ne perçoit plus qu’une éternité figée dans l’herbe.

Mais son immobilité ne fait qu’un instant illusion. Du rocher jaillissent sans cesse des images, des fantasmes et des apparitions. Il diffuse autour de lui d’étranges rumeurs, il provoque des faits divers incroyables. Les alentours d’une pierre aux dimensions gigantesques bruissent d’histoires fantastiques. La densité de cette présence minérale dégage une énergie sauvage, une véritable rage rentrée, dont la violence géologique se lit dans les moindres replis de son grain. Au contact du granit, la réalité devient légende. Ne dit-on pas d’un chaos de rochers qu’il serait l’antique trace d’un cataclysme, d’un ancien firmament qui se serait effondré ? On imagine aisément que cette concentration extrême de matière pourrait être le résultat de l’implosion d’un monde inconnu, d’une étoile qui s’amenuiserait jusqu’à ne plus être qu’un point.

La présence d’un rocher, si démesuré soit-il, dépend de sa capacité à concentrer son énergie, tel un « trou noir ». Il doit aimanter l’espace autour de lui, allant même jusqu’à happer les lumières d’un crépuscule ou la limpidité d’une aurore. Il doit attirer à lui toute forme d’énergie passant à sa portée. Gare au randonneur perdu dans la brume.

Le large se déchire
quand les rochers

se taisent

pointe du Raz

II
Un silence qui n’attend rien

Témoin fossile de la matière, la pierre garde en elle un peu de cette combustion élémentaire qui fit la vie des grands commencements. Mais cette réalité minérale est la présence la plus dense, la plus compacte, la plus éloignée de la vie ; elle semble avoir la mort au cœur. Plus lourd est le rocher, plus manifeste est la mort. Le rocher serait-il une incandescence morte ayant changé de règne ?

Le rocher bénéficie paradoxalement d’un réseau d’énergies vitales qui va chercher au centre de la terre les secrets de lentes maturations géologiques. Né de monstrueuses parturitions, le bloc rocheux est là, insolite, encombrant, énorme, ne laissant à la terre que des souvenirs de souffrance et d’arrachements. Avec le temps qui passe, durcit le grain de la pierre dont les mouvements se sont arrêtés. On entend parfois les cris du vent qui s’y heurte et s’y déchire. Mais le rocher est un silence qui n’attend rien. En solidifiant tout autour de lui, il n’apporte pas le repos, il engendre une interrogation muette. Les questions s’adressent, non plus à l’oreille, mais au regard.

Le silence de la pierre, durcissant lui aussi, sclérose tout élan. Et ce silence ouvre une faille qui se dilate jusqu’à l’abîme.

«  D’où vient ce rocher ? »
« Vient-il des entrailles de la terre ? »
«  Est-il tombé du ciel ? »

La seule vraie réponse nous oblige à évoquer des paniques anciennes, dans le souvenir confus de fracas, d’écroulements, d’avalanches, de gouffres et de chutes du monde. Un rocher muet est capable de ranimer en nous un vertige endormi.

Ce vertige est-il au cœur de la fascination de l’homme pour le roc ? Sa véritable personnalité descend dans les profondeurs du silence minéral dont il reçoit une révélation : c’est contradictoirement la résistance de la lumière à la pierre qui en dessine les contours. Le silence minéral nous apprend ainsi l’art de percevoir la réalité dans ses règles les plus élémentaires.

Murmures du jour naissant
un peu de ma nuit
à l’intérieur du roc

III
Dans le labyrinthe

Dans la campagne bretonne, çà et là, la galaxie a laissé des traces de ses débordements, en abandonnant dans les champs et les landes des rochers de taille surhumaine. Pour découvrir chacun de ces rochers il a fallu explorer, fouiller, enquêter. C’est ainsi que, de rocher en rocher signalé comme remarquable, le promeneur tisse un réseau invisible de cheminements et de rencontres. On est tenté d’aller au-delà de cette démarche pour lui trouver une dimension symbolique, et cette dimension, inépuisable, nourrit à son tour de nouvelles interrogations.

Ces investigations à travers labours et taillis, ruisseaux et prairies, ne sont-elles pas, elles-mêmes, les fragments d’une déambulation plus large à travers un labyrinthe dissimulé dans le paysage ? Retrouver la logique profonde d’un véritable parcours initiatique dans les landes et les chemins boueux, ne serait-ce pas aspirer à une géographie mentale support et guide d’une ascèse dont les rochers seraient autant d’étapes ? Retrouver la cohérence globale d’un labyrinthe, cela signifie-t il en trouver l’issue pour se retrouver soi-même ? Notre enveloppe charnelle serait-elle notre propre labyrinthe ? Chaque découverte devient une étape vers un accomplissement qui s’achèvera avec le dernier rocher.

Que restera-t-il quand le randonneur aura achevé sa quête ? Il aura découvert que tout être humain est d’abord un chemin. S’engager dans un dédale invisible pour retrouver un rocher inconnu, c’est rechercher sensations, connaissances et reconnaissance. C’est aussi choisir, s’engager, ne plus hésiter. Battant la campagne, l’homme existe vraiment dans cette tension entre passé révolu et avenir inconnu. Il se souviendra alors des réseaux mystiques de la « piste des rêves » des aborigènes d’Australie, réseaux qui sont la base d’une efficace insertion de chacun au service de la cohésion sociale.

Les rochers de cette quête sont devenus autant de supports à une authentique méditation : «  Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais déjà trouvé » dit chaque rocher à son découvreur. Marcher jusqu’à l’endroit où surgit un rocher, c’est comprendre que celui-ci m’a choisi plus que je ne l’ai choisi moi-même.

Entends dans la prairie
le bleu profond
du vent

IV
L’axe du monde

Un rocher repose-t-il dans l’herbe ? C’est qu’il a fini de pousser. Inerte et froid, sa destinée reste une énigme. Mais le contempler, c’est déjà entrer dans cette énigme, c’est commencer à comprendre que le rocher est un être jailli des grands fonds. Il ne serait rien si les forces les plus intimes de la terre n’avaient traversé des couches magmatiques, des strates minérales et des sédiments épais pour remonter en lui et le faire exister.

Le promeneur attardé devant le rocher est pris de vertige à imaginer la dynamique cosmique qui nourrit sa présence irradiante. Le voilà capable d’imaginer le chemin d’une vie souterraine remontée à la lumière. Tiraillé entre profondeur de la terre et éblouissements célestes, il réalise que le rocher est un noeud d’énergies contraires reliant deux mondes, celui d’en bas et celui d’en haut. Chaque fissure du roc peut apparaître alors comme un passage vers un au-delà. Qu’il évite de se glisser dans une faille au risque de chuter dans un abîme qui traverserait le globe !
Troublante vérité : l’axe du monde, qui traverse les êtres et les choses,
commence et finit aussi en nous.

Par les veines de la terre
remontent
les voix d’en bas

Pointe du Millier

V
Debout !

Une pierre qui se lève immortalise un élan, un appel. Sa verticalité nous annonce que nous pouvons nous libérer de la pesanteur. Cette force qui nous appelle vers les hauteurs est proche d’une mystique de l’envol. Cette allégresse prépare notre esprit à concentrer toute notre énergie avant un départ vers le haut, à l’image de celle des oiseaux.

La pierre levée nous rappelle à la vie de l’univers, en renouant avec la dialectique de l’écrasement et du redressement. Vaincues les pesanteurs, nous nous élevons comme la pierre, nous nous mettons debout, nous engageons un pacte avec les forces de l’harmonie universelle. Le rocher est une puissance de vie qui se dresse devant nous et nous dit : «  Debout ! ».Cet appel brut est un souffle impétueux qui nous entraîne dans son élan minéral et aérien à la fois. L’être humain se grandit de cette pesanteur de pierre qui l’élève en s’élevant. Il peut enfin croire à une possible ouverture vers les flamboiements d’un ailleurs absolu. Les forces de soulèvement du rocher nous apprennent que l’inconscient domine sa propre pesanteur pour devenir âpreté des pics et majesté des sommets.

Les convictions et les ferveurs des croyants donnent au rocher sa solidité intime, le rendent plus dur, plus ferme, plus déterminé face à l’oeuvre du temps. La statuaire religieuse en granit est une consécration de cette réalité première. La foi, tendue vers l’invisible, s’exprime par la pierre debout. Mais la foi vit déjà à l’état sauvage à l’intérieur du rocher brut, hébété de solitude, parce qu’il défie l’usure du ciel.

Jailli des profondeurs
un rocher
rêve en moi

pointe du Van

VI
L’immense clarté des profondeurs

Le dessinateur pressent que son travail va ouvrir de nouveaux rapports entre certitude et expression artistique. Pour chercher le contact des rochers et se présenter devant eux, il faut d’abord la volonté de répondre à un appel. Puis l’artiste doit savoir composer avec deux attitudes opposées, celle d’une approche passive qui se laisse envahir par la présence du rocher, et celle d’une approche active qui en restitue une image vivante.
Pour reproduire les contours de la pierre, le dessinateur a dû apprendre à en lire l’intérieur avec respect et admiration pour ce qu’il ne voit pas : une immense lumière ne serait-elle pas enfermée, comme un autre firmament, à l’intérieur des rochers ? Et en écho, l’immense clarté des profondeurs palpiterait-elle, à notre insu, dans notre inconscient ?

Par instants, des témoignages de cataclysmes toujours vivants nous parviennent par la voix des rochers. L’oreille qui a le sens de la nuit minérale, entend encore quand l’œil ne voit plus. Doit-on faire taire en soi les bruits du monde pour percevoir les voix souterraines qui bourdonnent sourdement ? On les entend malgré nous dans l’épaisseur du grain de la pierre.

Le dessin d’un rocher est une méditation sur le sens de la profondeur, de l’intensité d’être. L’artiste reconnaît dans le rocher l’un des ancêtres qui lui a permis d’être là. Le dessinant, captant ce qu’il est, l’artiste s’assimile à lui, se fond dans sa masse et devient, lui-même, grain rugueux. Au contact de la pierre, la main de l’artiste nous restitue l’intuition d’une vie antérieure.

un gigantesque orage
figé
dans le granit

VII
La rencontre

« Je rencontre ce rocher car il a sa raison d’être ».

Se rappelant l’origine du rocher, l’artiste s’en approche avec déférence et lenteur. Le sentiment troublant d’effleurer le sacré et de dialoguer avec l’invisible s’exprime par l’étude et le trait. A l’aurore de notre histoire les hommes peignaient sur les parois des cavernes les animaux qu’ils voulaient capturer. Chamans, ils tentaient de ravir l’âme de ces animaux : ceux-ci devaient accepter de mourir pour que vivent d’autres êtres. Le roc, support de rites magiques, permettait de relier leur ardent désir de survie à des forces bénéfiques. Ce lien intime n’a jamais été rompu.
Celui qui dessine perçoit d’abord le rocher comme immuable, mais son dessin en fait apparaître un autre, enrichi par des siècles d’interprétation humaine. Une tension s’instaure entre l’homme et la pierre, autant échange que rapport de forces. Le contact entre l’artiste et le rocher dégage des énergies qu’il faudra ensuite restituer par le trait.

Dans ce tête à tête où les identités de l’homme et du rocher s’affrontent, l’homme met en jeu son humanité. Dessiner un rocher, ce n’est plus dessiner un animal sur la paroi de la grotte, mais c’est dessiner le support qui permet la communion avec l’au-delà. Ce geste qui concentre l’énergie de l’artiste pour capter une parcelle de cosmos est un acte d’adhésion totale à la vie complexe de l’univers. La rencontre est une lutte entre deux présences. Si l’homme est distrait par des considérations esthétiques, c’est le rocher qui le dominera.
En nous révélant à notre humanité, chaque rocher ne serait-il pas un éveilleur d’âmes ?

Une odeur de pierre
l’attente du jour
transfigurée

VIII
Sur le papier

L’interprétation artistique de la vie en révèle la face cachée. Ciel et rochers s’accomplissent dans une autre réalité, celle de l’imaginaire et du papier. L’acte de création met au monde la nature rocheuse du ciel et fait éclore la vocation aérienne du rocher. Le dessin ouvre soudain les perspectives d’une autre signification, d’une autre histoire à une réalité première, compacte, serrée, apparemment obtuse. Les apparences se désagrègent pour se recomposer sous le crayon. Du flanc de cet être fossile, voici que s’envole une autre vie.

La tradition japonaise voit dans le rocher une vie primitive à laquelle jardiniers, calligraphes, graveurs d’estampes et poètes accordent tous les soins et toutes les attentions. De même, les artistes chinois ont toujours été à l’école des forces de l’univers. C’est ainsi que dans « Le jardin grand comme un grain de moutarde », célèbre traité d’esthétique, les rochers expriment la nature profonde des choses :
  Les rochers forment la charpente du ciel et de la terre et possèdent une atmosphère bien à eux. Une pierre sans atmosphère n’est qu’une masse inerte. Mais sous le pinceau du peintre, aucune pierre ne donne l’impression d’être morte. Les pierres ont de multiples formes, qu’elles tiennent de leur rapport avec le sol, une source ou la mer. Il n’y a pas de méthode secrète, il n’y a qu’un qualificatif magique : «  vivant ».

La tâche de l’artiste est donc claire : faire passer par son esprit, son cœur et sa main cette vitalité tellurique qui rayonnera à partir du papier.

Les tumultes du ciel
enfantés
au fil du crayon

IX
De chair et de granit

A l’affût de la dynamique des formes, le dessinateur l’est aussi de l’inconscient minéral. «  La matière est l’inconscient de la forme », disait Gaston Bachelard. Le rocher attend, vaguement hostile, et la main qui vient l’amadouer, le flatter comme on le fait avec une bête farouche, et enfin le caresser pour mieux le dessiner, vit aussi cette dynamique des formes. La main apprend à reconnaître le roc en épousant les soubresauts, les frissons et le rythme que lui impriment les monstres inconnus abrités par le rocher. Dessiné, porteur de forces invisibles qui n’apparaissent que sous le crayon, il apparaît plus réel.

Un lent mouvement minéral de lignes inspirées de celles du corps humain permet d’observer, dans les dessins de l’artiste, une fine correspondance entre la pierre et la chair. Une étrange parenté rapproche les courbes en une troublante harmonie. Ni odeur ni bruit. Seul un jeu de sinuosités puissantes et rugueuses s’impose à la main et au regard. C’est alors qu’une vague intuition dit à l’homme que la pierre souffre de l’épaisseur de sa propre obscurité, qu’elle est un état d’âme nourri de substance lunaire et de poussière d’étoiles. En dessinant un rocher, en se coulant dans la dynamique de ses formes, l’artiste a conscience d’apprivoiser un flux d’énergies qui, retournées contre lui, seraient fatales. La densité du roc et sa propre volonté doivent se maintenir en un difficile équilibre.

Dépasser l’antagonisme de l’être humain et du monde minéral est la condition première d’une échappée vers la création.
Au contact du granit et de sa dureté naît ensuite l’irrésistible envie d’une possession par le rite quasi liturgique de la main et du crayon glissant sur le papier. Au contact nu de la pierre, la main de l’artiste ne restitue pas seulement le sentiment d’une vie antérieure. Il s’agit pour lui de rendre aussi au grain de la roche, venu du passé le plus lointain, ses propres émotions devant les furtives beautés du jour qui passe.

Dans le chant
des galets et de l’eau
je te rejoindrai

Tréboul

X
A l’école du vide

Les grands courants de la pensée humaine attribuent à la notion de vide des vertus de fécondité et de création :

«  Dans le vide infini, je vois s’accomplir toutes choses »

dit Lucrèce dans son  De natura rerum , tandis que dans le livre de  La Voie et de la Vertu , Lao Zi écrit :

« Toutes choses sous le ciel naissent de ce qui est
Ce qui est de ce qui n’est pas ».

Sur le plan de la création artistique, celui qui « fait le vide », abandonne sa propre volonté pour s’en remettre à une autre force, la laisser agir en lui et accueillir son action. Qu’une création naisse de ses mains, elle ne lui appartient plus tout à fait. L’artiste, ainsi, se met en état de grâce.
La tradition chinoise recommande à l’artiste de « quitter le monde » avant de se mettre à l’œuvre afin de prendre conscience de la gravitation universelle. Le pinceau devient alors un lien entre l’univers et le centre de la terre. Manier un pinceau, et inscrire un trait sur une feuille blanche, c’est avoir compris les grandes lois élémentaires de la physique.

De même le dessinateur, devant un rocher, attend qu’apparaissent les lignes de force qui donneront consistance à sa réalité. Contemplant le rocher, il sait qu’un autre regard lui sera donné et que d’autres visions apparaîtront bientôt. L’artiste se met au travail et, ce qui le guide, ce sont les plages vides du dessin qui animent l’ensemble et aiguisent son regard. La densité minérale qui s’exprime par une épaisseur de matière n’est qu’une fausse densité. Au contraire, celle qui parvient à s’imposer par le jeu subtil du plein et du vide atteint l’identité véritable de la matière rocheuse.
Le dessin ne prendra part à la substance même de l’univers que si l’artiste reste attentif au mouvement de ces lignes de force fondamentales. C’est le souffle du vide qui fait exister le monde, et la même énergie nourrit le trait de son dessin. La main qui voit et l’œil qui dessine ne s’arrêtent pas au rocher ; ils rendent sensibles, par l’union du vide et du plein, les pulsions de l’univers. Dessiner libère l’élan intérieur qui habite le monde. A l’école du vide, l’artiste révèle l’essence du rocher, et libère une parcelle d’infini.

Retenue dans le papier
l’âme errante
des cimes

Auteur(s) / Artiste(s)

Alain Kervern

Est né à Saïgon (Viêt-Nam), le 14 Janvier 1945. Diplômé de l'Ecole Nationale des Langues Orientales Vivantes, et de l'Université Paris VII, revient définitivement en Bretagne en 1973, où il enseigne le japonais, entre autres activités. Découvre fortuitement l'almanach poétique japonais (Saïjiki) un trésor de la sensibilité poétique japonaise inconnu en Occident, qui lui inspire un essai sur la permanence du haïku intitulé Malgré le givre (Folle Avoine, 1987). Il fait de cet almanach une adaptation en français sous le titre général du Grand Almanach Poétique Japonais en cinq volumes.

Avec le poète japonais Makoto Kemmoku, a traduit plusieurs œuvres des traditions classique et moderne du haïku, dont Portrait d'un moineau à une patte qui présente l'œuvre du poète contemporain Ôzaki Hôsaï (Folle Avoine, 1992), et une Anthologie japonaise du haïku contemporain, (1990). Il a également publié une étude sur le poète Bashô : Bashô et le haïku ( Bertrand Lacoste , 1995

Tente d'acclimater les techniques du haïku à la sensibilité occidentale et bretonne avec la publication des Portes du monde (Folle Avoine, 1992), du Livre des âmes abandonnées (Folle Avoine, 1997) en collaboration avec le peintre Yasse Tabuchi, et surtout de l'ouvrage collectif intitulé Tro Breizh, en notre faim, notre commencement (Skol Vreizh, 2001), qui a reçu au Japon le Ginyû Haiku Prize en 2004 pour « sa contribution à l'internationalisation du haïku dans le monde ».

Dernières publications : Le saké, la lune et l'amour, La Part Commune, 2005 : recueil illustré de ballades paysannes japonaises, Terres des commencements, La Part Commune, 2005 : compte-rendu avec dessins de Manuel Cortella de trois expériences poétiques, L'Archipel des Monts d'Arré, La Part Commune , 2006 : dédié aux marcheurs du Tro Menez Are, manifestation sportive de soutien aux écoles Diwan., Ce grand vent ira-t-il plus loin que le matin ?, La Part Commune, 2009 : recueil consacré à la ville et au port de Brest.

Il participe à différents colloques internationaux sur le haïku, où il représente souvent le haïku francophone : Matsuyama (Japon, 1990) ; Constanza (Roumanie, 1992) ; Landau (Allemagne, 1993) ; Calais & Folkstone (1997) ; Dublin (Irlande, 1998) ; Tôkyô (1999) ; Londres puis Tolmin (Slovénie 2000) ; Nara (Japon 2003) Sofia (Bulgarie 2005), Bruxelles (2014) , Québec (2015)....

Dans le souci de transmettre les valeurs pédagogiques attachées à l'apprentissage des techniques du haïku, il a traduit le manuel d'un instituteur japonais, Kunihiko Fujii , initiant les enfants à la pratique de ce genre poétique, dans une version en breton : Koroll an haïku (Skol Vreizh, 1999), et en français : La ronde des haïku (Ubapar édition & La Part Commune, 2004). Il organise des stages et des animations sur le haïku dans un esprit d'éducation populaire et vient de publier dans cet esprit un essai : Pourquoi les non Japonais écrivent-ils des haïku ? (La Part Commune, 2010) , ainsi que la traduction d'un almanach poétique japonais de poche intitulé « Haikus des cinq saisons, variations japonaises sur le temps qui passe »(Géorama, 2014).

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