Revue de poésie contemporaine

L’immense clarté des profondeurs

L

« Jailli des profondeurs
un rocher
rêve en moi »

 

L’im­mense clar­té des pro­fon­deurs, d’A­lain Kervern

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Préambule

Le Parc Régio­nal d’Armorique, qui regroupe qua­rante-quatre com­munes du nord-ouest de la Bre­tagne, couvre un ter­ri­toire d’une grande varié­té, qui va de l’île d’Ouessant au cœur des Monts d’Arrée. De jan­vier à mai 2004, j’en ai arpen­té îles, col­lines et val­lons en lon­geant les bords du temps par d’autres che­mins que ceux vécus tous les jours. Et la sur­prise est venue de ce qu’un monde que je ne connais­sais pas est venu à moi. Et ce monde est celui des rochers, nom­breux dans cette région à affleu­rer le sol.
Chaque rocher a été l’objet d’un éton­nant tête à tête au cours duquel une puis­sante éner­gie s’est chaque fois révé­lée au contact de la réa­li­té miné­rale. Les vrais ren­contres ont été celles qui se fai­saient à l’initiative des rochers eux-mêmes. Pour cer­tains, le contact était immé­diat. D’autres ne se révé­laient pas tout de suite. Il fal­lait tour­ner autour, cher­cher l’angle le plus inté­res­sant pour un échange véri­table. Par­fois, comme à Roc’h ar Bleiz, sur la com­mune de Saint Riwall, j’ai fait plu­sieurs fois le tour du rocher avant de vrai­ment le rencontrer.

Toutes ces notes ont été com­po­sées, après coup, à par­tir de haï­ku et d’impressions jetées sur le papier à chaud, après chaque ran­don­née. C’est en met­tant bout à bout les textes retra­vaillés, ajus­tés et com­plé­tés que cet ensemble a été réa­li­sé. Chaque texte est ce qu’on appelle un haï­bun. Ce genre, qui vient du Japon, se défi­nit comme un court texte écrit dans l’esprit du haï­ku, et que conclut jus­te­ment un court poème ins­pi­ré de cette forme. Il m’a sem­blé que c’était l’outil explo­ra­toire le plus appro­prié à cette aventure.

Ces dix textes sont une sorte de car­net de route. Ils témoignent d’une inter­ro­ga­tion sur l’acte de repro­duc­tion artis­tique de la réa­li­té, et d’une quête qui, au-delà de la démarche artis­tique, sonde l’énigme des appa­rences et de la réa­li­té. Quels que soient nos moyens d’expression, ce que nous voyons, ce que nous enten­dons, ce que nous sen­tons n’est jamais qu’une par­tie de ce qui est. C’est le sens de cet enga­ge­ment pour ten­ter d’explorer et de décryp­ter les sou­bas­se­ments oubliés du réel sur lequel se construit notre exis­tence. La conver­sion de ce réel en signes révèle que nous sommes ici en pré­sence de deux cycles. Le pre­mier est un cycle long, c’est celui de la for­ma­tion géo­lo­gique du Mas­sif Armo­ri­cain et de l’histoire de ses marques dans le pay­sage d’aujourd’hui. Le second est un cycle court, il est celui de la vie humaine. Tout le tra­vail consis­ta à retrou­ver le che­min des rêves qui relient ces deux mondes.

A l’image sté­réo­ty­pée d’une Bre­tagne par­se­mée de pierres folk­lo­ri­sées, s’oppose ici une quête miné­rale ne lais­sant place à rien d’autre qu’à un lent déchif­fre­ment d’évidences sou­vent peu visibles. Où est la tran­si­tion entre ces rochers à l’état sau­vage, les monu­ments méga­li­thiques et les cal­vaires ? Une même force semble les traverser.

Alain Ker­vern

L’immense clarté des profondeurs

I
Une éternité figée dans l’herbe

La ren­contre avec un rocher est-elle l’entrée dans une autre his­toire, une his­toire dont nous ne sau­rions pas grand’chose ? A contem­pler un rocher que l’on sup­pose ami­cal, on pro­voque sans le savoir un heurt fron­tal avec la réa­li­té la plus élé­men­taire, la plus brute, la plus en confor­mi­té avec l’implacable logique de l’univers et de la marche des astres. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’un rocher a tou­jours l’air vague­ment mena­çant, mais qu’il semble empê­ché de mettre sa menace à exé­cu­tion. Une impres­sion confuse d’écrasement se dégage de cette masse obtuse dont, rapi­de­ment, on ne per­çoit plus qu’une éter­ni­té figée dans l’herbe.

Mais son immo­bi­li­té ne fait qu’un ins­tant illu­sion. Du rocher jaillissent sans cesse des images, des fan­tasmes et des appa­ri­tions. Il dif­fuse autour de lui d’étranges rumeurs, il pro­voque des faits divers incroyables. Les alen­tours d’une pierre aux dimen­sions gigan­tesques bruissent d’histoires fan­tas­tiques. La den­si­té de cette pré­sence miné­rale dégage une éner­gie sau­vage, une véri­table rage ren­trée, dont la vio­lence géo­lo­gique se lit dans les moindres replis de son grain. Au contact du gra­nit, la réa­li­té devient légende. Ne dit-on pas d’un chaos de rochers qu’il serait l’antique trace d’un cata­clysme, d’un ancien fir­ma­ment qui se serait effon­dré ? On ima­gine aisé­ment que cette concen­tra­tion extrême de matière pour­rait être le résul­tat de l’implosion d’un monde incon­nu, d’une étoile qui s’amenuiserait jusqu’à ne plus être qu’un point.

La pré­sence d’un rocher, si déme­su­ré soit-il, dépend de sa capa­ci­té à concen­trer son éner­gie, tel un « trou noir ». Il doit aiman­ter l’espace autour de lui, allant même jusqu’à hap­per les lumières d’un cré­pus­cule ou la lim­pi­di­té d’une aurore. Il doit atti­rer à lui toute forme d’énergie pas­sant à sa por­tée. Gare au ran­don­neur per­du dans la brume.

Le large se déchire
quand les rochers

se taisent

pointe du Raz

II
Un silence qui n’attend rien

Témoin fos­sile de la matière, la pierre garde en elle un peu de cette com­bus­tion élé­men­taire qui fit la vie des grands com­men­ce­ments. Mais cette réa­li­té miné­rale est la pré­sence la plus dense, la plus com­pacte, la plus éloi­gnée de la vie ; elle semble avoir la mort au cœur. Plus lourd est le rocher, plus mani­feste est la mort. Le rocher serait-il une incan­des­cence morte ayant chan­gé de règne ?

Le rocher béné­fi­cie para­doxa­le­ment d’un réseau d’énergies vitales qui va cher­cher au centre de la terre les secrets de lentes matu­ra­tions géo­lo­giques. Né de mons­trueuses par­tu­ri­tions, le bloc rocheux est là, inso­lite, encom­brant, énorme, ne lais­sant à la terre que des sou­ve­nirs de souf­france et d’arrachements. Avec le temps qui passe, dur­cit le grain de la pierre dont les mou­ve­ments se sont arrê­tés. On entend par­fois les cris du vent qui s’y heurte et s’y déchire. Mais le rocher est un silence qui n’attend rien. En soli­di­fiant tout autour de lui, il n’apporte pas le repos, il engendre une inter­ro­ga­tion muette. Les ques­tions s’adressent, non plus à l’oreille, mais au regard.

Le silence de la pierre, dur­cis­sant lui aus­si, sclé­rose tout élan. Et ce silence ouvre une faille qui se dilate jusqu’à l’abîme.

«  D’où vient ce rocher ? »
« Vient-il des entrailles de la terre ? »
«  Est-il tom­bé du ciel ? »

La seule vraie réponse nous oblige à évo­quer des paniques anciennes, dans le sou­ve­nir confus de fra­cas, d’écroulements, d’avalanches, de gouffres et de chutes du monde. Un rocher muet est capable de rani­mer en nous un ver­tige endormi.

Ce ver­tige est-il au cœur de la fas­ci­na­tion de l’homme pour le roc ? Sa véri­table per­son­na­li­té des­cend dans les pro­fon­deurs du silence miné­ral dont il reçoit une révé­la­tion : c’est contra­dic­toi­re­ment la résis­tance de la lumière à la pierre qui en des­sine les contours. Le silence miné­ral nous apprend ain­si l’art de per­ce­voir la réa­li­té dans ses règles les plus élémentaires.

Mur­mures du jour naissant
un peu de ma nuit
à l’intérieur du roc

III
Dans le labyrinthe

Dans la cam­pagne bre­tonne, çà et là, la galaxie a lais­sé des traces de ses débor­de­ments, en aban­don­nant dans les champs et les landes des rochers de taille sur­hu­maine. Pour décou­vrir cha­cun de ces rochers il a fal­lu explo­rer, fouiller, enquê­ter. C’est ain­si que, de rocher en rocher signa­lé comme remar­quable, le pro­me­neur tisse un réseau invi­sible de che­mi­ne­ments et de ren­contres. On est ten­té d’aller au-delà de cette démarche pour lui trou­ver une dimen­sion sym­bo­lique, et cette dimen­sion, inépui­sable, nour­rit à son tour de nou­velles interrogations.

Ces inves­ti­ga­tions à tra­vers labours et taillis, ruis­seaux et prai­ries, ne sont-elles pas, elles-mêmes, les frag­ments d’une déam­bu­la­tion plus large à tra­vers un laby­rinthe dis­si­mu­lé dans le pay­sage ? Retrou­ver la logique pro­fonde d’un véri­table par­cours ini­tia­tique dans les landes et les che­mins boueux, ne serait-ce pas aspi­rer à une géo­gra­phie men­tale sup­port et guide d’une ascèse dont les rochers seraient autant d’étapes ? Retrou­ver la cohé­rence glo­bale d’un laby­rinthe, cela signifie‑t il en trou­ver l’issue pour se retrou­ver soi-même ? Notre enve­loppe char­nelle serait-elle notre propre laby­rinthe ? Chaque décou­verte devient une étape vers un accom­plis­se­ment qui s’achèvera avec le der­nier rocher.

Que res­te­ra-t-il quand le ran­don­neur aura ache­vé sa quête ? Il aura décou­vert que tout être humain est d’abord un che­min. S’engager dans un dédale invi­sible pour retrou­ver un rocher incon­nu, c’est recher­cher sen­sa­tions, connais­sances et recon­nais­sance. C’est aus­si choi­sir, s’engager, ne plus hési­ter. Bat­tant la cam­pagne, l’homme existe vrai­ment dans cette ten­sion entre pas­sé révo­lu et ave­nir incon­nu. Il se sou­vien­dra alors des réseaux mys­tiques de la « piste des rêves » des abo­ri­gènes d’Australie, réseaux qui sont la base d’une effi­cace inser­tion de cha­cun au ser­vice de la cohé­sion sociale.

Les rochers de cette quête sont deve­nus autant de sup­ports à une authen­tique médi­ta­tion : «  Tu ne me cher­che­rais pas, si tu ne m’avais déjà trou­vé » dit chaque rocher à son décou­vreur. Mar­cher jusqu’à l’endroit où sur­git un rocher, c’est com­prendre que celui-ci m’a choi­si plus que je ne l’ai choi­si moi-même.

Entends dans la prairie
le bleu profond
du vent

IV
L’axe du monde

Un rocher repose-t-il dans l’herbe ? C’est qu’il a fini de pous­ser. Inerte et froid, sa des­ti­née reste une énigme. Mais le contem­pler, c’est déjà entrer dans cette énigme, c’est com­men­cer à com­prendre que le rocher est un être jailli des grands fonds. Il ne serait rien si les forces les plus intimes de la terre n’avaient tra­ver­sé des couches mag­ma­tiques, des strates miné­rales et des sédi­ments épais pour remon­ter en lui et le faire exister.

Le pro­me­neur attar­dé devant le rocher est pris de ver­tige à ima­gi­ner la dyna­mique cos­mique qui nour­rit sa pré­sence irra­diante. Le voi­là capable d’imaginer le che­min d’une vie sou­ter­raine remon­tée à la lumière. Tiraillé entre pro­fon­deur de la terre et éblouis­se­ments célestes, il réa­lise que le rocher est un noeud d’énergies contraires reliant deux mondes, celui d’en bas et celui d’en haut. Chaque fis­sure du roc peut appa­raître alors comme un pas­sage vers un au-delà. Qu’il évite de se glis­ser dans une faille au risque de chu­ter dans un abîme qui tra­ver­se­rait le globe !
Trou­blante véri­té : l’axe du monde, qui tra­verse les êtres et les choses,
com­mence et finit aus­si en nous.

Par les veines de la terre
remontent
les voix d’en bas 

Pointe du Millier

V
Debout !

Une pierre qui se lève immor­ta­lise un élan, un appel. Sa ver­ti­ca­li­té nous annonce que nous pou­vons nous libé­rer de la pesan­teur. Cette force qui nous appelle vers les hau­teurs est proche d’une mys­tique de l’envol. Cette allé­gresse pré­pare notre esprit à concen­trer toute notre éner­gie avant un départ vers le haut, à l’image de celle des oiseaux.

La pierre levée nous rap­pelle à la vie de l’univers, en renouant avec la dia­lec­tique de l’écrasement et du redres­se­ment. Vain­cues les pesan­teurs, nous nous éle­vons comme la pierre, nous nous met­tons debout, nous enga­geons un pacte avec les forces de l’harmonie uni­ver­selle. Le rocher est une puis­sance de vie qui se dresse devant nous et nous dit : «  Debout ! ».Cet appel brut est un souffle impé­tueux qui nous entraîne dans son élan miné­ral et aérien à la fois. L’être humain se gran­dit de cette pesan­teur de pierre qui l’élève en s’élevant. Il peut enfin croire à une pos­sible ouver­ture vers les flam­boie­ments d’un ailleurs abso­lu. Les forces de sou­lè­ve­ment du rocher nous apprennent que l’inconscient domine sa propre pesan­teur pour deve­nir âpre­té des pics et majes­té des sommets.

Les convic­tions et les fer­veurs des croyants donnent au rocher sa soli­di­té intime, le rendent plus dur, plus ferme, plus déter­mi­né face à l’oeuvre du temps. La sta­tuaire reli­gieuse en gra­nit est une consé­cra­tion de cette réa­li­té pre­mière. La foi, ten­due vers l’invisible, s’exprime par la pierre debout. Mais la foi vit déjà à l’état sau­vage à l’intérieur du rocher brut, hébé­té de soli­tude, parce qu’il défie l’usure du ciel.

Jailli des profondeurs
un rocher
rêve en moi

pointe du Van

VI
L’immense clarté des profondeurs

Le des­si­na­teur pressent que son tra­vail va ouvrir de nou­veaux rap­ports entre cer­ti­tude et expres­sion artis­tique. Pour cher­cher le contact des rochers et se pré­sen­ter devant eux, il faut d’abord la volon­té de répondre à un appel. Puis l’artiste doit savoir com­po­ser avec deux atti­tudes oppo­sées, celle d’une approche pas­sive qui se laisse enva­hir par la pré­sence du rocher, et celle d’une approche active qui en res­ti­tue une image vivante.
Pour repro­duire les contours de la pierre, le des­si­na­teur a dû apprendre à en lire l’intérieur avec res­pect et admi­ra­tion pour ce qu’il ne voit pas : une immense lumière ne serait-elle pas enfer­mée, comme un autre fir­ma­ment, à l’intérieur des rochers ? Et en écho, l’immense clar­té des pro­fon­deurs pal­pi­te­rait-elle, à notre insu, dans notre inconscient ?

Par ins­tants, des témoi­gnages de cata­clysmes tou­jours vivants nous par­viennent par la voix des rochers. L’oreille qui a le sens de la nuit miné­rale, entend encore quand l’œil ne voit plus. Doit-on faire taire en soi les bruits du monde pour per­ce­voir les voix sou­ter­raines qui bour­donnent sour­de­ment ? On les entend mal­gré nous dans l’épaisseur du grain de la pierre.

Le des­sin d’un rocher est une médi­ta­tion sur le sens de la pro­fon­deur, de l’intensité d’être. L’artiste recon­naît dans le rocher l’un des ancêtres qui lui a per­mis d’être là. Le des­si­nant, cap­tant ce qu’il est, l’artiste s’assimile à lui, se fond dans sa masse et devient, lui-même, grain rugueux. Au contact de la pierre, la main de l’artiste nous res­ti­tue l’intuition d’une vie antérieure.

un gigan­tesque orage
figé
dans le granit 

VII
La rencontre

« Je ren­contre ce rocher car il a sa rai­son d’être ».

Se rap­pe­lant l’origine du rocher, l’artiste s’en approche avec défé­rence et len­teur. Le sen­ti­ment trou­blant d’effleurer le sacré et de dia­lo­guer avec l’invisible s’exprime par l’étude et le trait. A l’aurore de notre his­toire les hommes pei­gnaient sur les parois des cavernes les ani­maux qu’ils vou­laient cap­tu­rer. Cha­mans, ils ten­taient de ravir l’âme de ces ani­maux : ceux-ci devaient accep­ter de mou­rir pour que vivent d’autres êtres. Le roc, sup­port de rites magiques, per­met­tait de relier leur ardent désir de sur­vie à des forces béné­fiques. Ce lien intime n’a jamais été rompu.
Celui qui des­sine per­çoit d’abord le rocher comme immuable, mais son des­sin en fait appa­raître un autre, enri­chi par des siècles d’interprétation humaine. Une ten­sion s’instaure entre l’homme et la pierre, autant échange que rap­port de forces. Le contact entre l’artiste et le rocher dégage des éner­gies qu’il fau­dra ensuite res­ti­tuer par le trait.

Dans ce tête à tête où les iden­ti­tés de l’homme et du rocher s’affrontent, l’homme met en jeu son huma­ni­té. Des­si­ner un rocher, ce n’est plus des­si­ner un ani­mal sur la paroi de la grotte, mais c’est des­si­ner le sup­port qui per­met la com­mu­nion avec l’au-delà. Ce geste qui concentre l’énergie de l’artiste pour cap­ter une par­celle de cos­mos est un acte d’adhésion totale à la vie com­plexe de l’univers. La ren­contre est une lutte entre deux pré­sences. Si l’homme est dis­trait par des consi­dé­ra­tions esthé­tiques, c’est le rocher qui le dominera.
En nous révé­lant à notre huma­ni­té, chaque rocher ne serait-il pas un éveilleur d’âmes ?

Une odeur de pierre
l’attente du jour
trans­fi­gu­rée

VIII
Sur le papier

L’interprétation artis­tique de la vie en révèle la face cachée. Ciel et rochers s’accomplissent dans une autre réa­li­té, celle de l’imaginaire et du papier. L’acte de créa­tion met au monde la nature rocheuse du ciel et fait éclore la voca­tion aérienne du rocher. Le des­sin ouvre sou­dain les pers­pec­tives d’une autre signi­fi­ca­tion, d’une autre his­toire à une réa­li­té pre­mière, com­pacte, ser­rée, appa­rem­ment obtuse. Les appa­rences se désa­grègent pour se recom­po­ser sous le crayon. Du flanc de cet être fos­sile, voi­ci que s’envole une autre vie.

La tra­di­tion japo­naise voit dans le rocher une vie pri­mi­tive à laquelle jar­di­niers, cal­li­graphes, gra­veurs d’estampes et poètes accordent tous les soins et toutes les atten­tions. De même, les artistes chi­nois ont tou­jours été à l’école des forces de l’univers. C’est ain­si que dans « Le jar­din grand comme un grain de mou­tarde », célèbre trai­té d’esthétique, les rochers expriment la nature pro­fonde des choses :
  Les rochers forment la char­pente du ciel et de la terre et pos­sèdent une atmo­sphère bien à eux. Une pierre sans atmo­sphère n’est qu’une masse inerte. Mais sous le pin­ceau du peintre, aucune pierre ne donne l’impression d’être morte. Les pierres ont de mul­tiples formes, qu’elles tiennent de leur rap­port avec le sol, une source ou la mer. Il n’y a pas de méthode secrète, il n’y a qu’un qua­li­fi­ca­tif magique : «  vivant ».

La tâche de l’artiste est donc claire : faire pas­ser par son esprit, son cœur et sa main cette vita­li­té tel­lu­rique qui rayon­ne­ra à par­tir du papier.

Les tumultes du ciel
enfan­tés
au fil du crayon

IX
De chair et de granit

A l’affût de la dyna­mique des formes, le des­si­na­teur l’est aus­si de l’inconscient miné­ral. «  La matière est l’inconscient de la forme », disait Gas­ton Bache­lard. Le rocher attend, vague­ment hos­tile, et la main qui vient l’amadouer, le flat­ter comme on le fait avec une bête farouche, et enfin le cares­ser pour mieux le des­si­ner, vit aus­si cette dyna­mique des formes. La main apprend à recon­naître le roc en épou­sant les sou­bre­sauts, les fris­sons et le rythme que lui impriment les monstres incon­nus abri­tés par le rocher. Des­si­né, por­teur de forces invi­sibles qui n’apparaissent que sous le crayon, il appa­raît plus réel.

Un lent mou­ve­ment miné­ral de lignes ins­pi­rées de celles du corps humain per­met d’observer, dans les des­sins de l’artiste, une fine cor­res­pon­dance entre la pierre et la chair. Une étrange paren­té rap­proche les courbes en une trou­blante har­mo­nie. Ni odeur ni bruit. Seul un jeu de sinuo­si­tés puis­santes et rugueuses s’impose à la main et au regard. C’est alors qu’une vague intui­tion dit à l’homme que la pierre souffre de l’épaisseur de sa propre obs­cu­ri­té, qu’elle est un état d’âme nour­ri de sub­stance lunaire et de pous­sière d’étoiles. En des­si­nant un rocher, en se cou­lant dans la dyna­mique de ses formes, l’artiste a conscience d’apprivoiser un flux d’énergies qui, retour­nées contre lui, seraient fatales. La den­si­té du roc et sa propre volon­té doivent se main­te­nir en un dif­fi­cile équilibre.

Dépas­ser l’antagonisme de l’être humain et du monde miné­ral est la condi­tion pre­mière d’une échap­pée vers la création.
Au contact du gra­nit et de sa dure­té naît ensuite l’irrésistible envie d’une pos­ses­sion par le rite qua­si litur­gique de la main et du crayon glis­sant sur le papier. Au contact nu de la pierre, la main de l’artiste ne res­ti­tue pas seule­ment le sen­ti­ment d’une vie anté­rieure. Il s’agit pour lui de rendre aus­si au grain de la roche, venu du pas­sé le plus loin­tain, ses propres émo­tions devant les fur­tives beau­tés du jour qui passe.

Dans le chant
des galets et de l’eau
je te rejoindrai

Tréboul

X
A l’école du vide

Les grands cou­rants de la pen­sée humaine attri­buent à la notion de vide des ver­tus de fécon­di­té et de création :

«  Dans le vide infi­ni, je vois s’accomplir toutes choses »

dit Lucrèce dans son  De natu­ra rerum , tan­dis que dans le livre de  La Voie et de la Ver­tu , Lao Zi écrit :

« Toutes choses sous le ciel naissent de ce qui est
Ce qui est de ce qui n’est pas ».

Sur le plan de la créa­tion artis­tique, celui qui « fait le vide », aban­donne sa propre volon­té pour s’en remettre à une autre force, la lais­ser agir en lui et accueillir son action. Qu’une créa­tion naisse de ses mains, elle ne lui appar­tient plus tout à fait. L’artiste, ain­si, se met en état de grâce.
La tra­di­tion chi­noise recom­mande à l’artiste de « quit­ter le monde » avant de se mettre à l’œuvre afin de prendre conscience de la gra­vi­ta­tion uni­ver­selle. Le pin­ceau devient alors un lien entre l’univers et le centre de la terre. Manier un pin­ceau, et ins­crire un trait sur une feuille blanche, c’est avoir com­pris les grandes lois élé­men­taires de la physique.

De même le des­si­na­teur, devant un rocher, attend qu’apparaissent les lignes de force qui don­ne­ront consis­tance à sa réa­li­té. Contem­plant le rocher, il sait qu’un autre regard lui sera don­né et que d’autres visions appa­raî­tront bien­tôt. L’artiste se met au tra­vail et, ce qui le guide, ce sont les plages vides du des­sin qui animent l’ensemble et aiguisent son regard. La den­si­té miné­rale qui s’exprime par une épais­seur de matière n’est qu’une fausse den­si­té. Au contraire, celle qui par­vient à s’imposer par le jeu sub­til du plein et du vide atteint l’identité véri­table de la matière rocheuse.
Le des­sin ne pren­dra part à la sub­stance même de l’univers que si l’artiste reste atten­tif au mou­ve­ment de ces lignes de force fon­da­men­tales. C’est le souffle du vide qui fait exis­ter le monde, et la même éner­gie nour­rit le trait de son des­sin. La main qui voit et l’œil qui des­sine ne s’arrêtent pas au rocher ; ils rendent sen­sibles, par l’union du vide et du plein, les pul­sions de l’univers. Des­si­ner libère l’élan inté­rieur qui habite le monde. A l’école du vide, l’artiste révèle l’essence du rocher, et libère une par­celle d’infini.

Rete­nue dans le papier
l’âme errante 
des cimes

Auteur(s) / Artiste(s)

Alain Kervern

Est né à Saïgon (Viêt-Nam), le 14 Janvier 1945. Diplômé de l'Ecole Nationale des Langues Orientales Vivantes, et de l'Université Paris VII, revient définitivement en Bretagne en 1973, où il enseigne le japonais, entre autres activités. Découvre fortuitement l'almanach poétique japonais (Saïjiki) un trésor de la sensibilité poétique japonaise inconnu en Occident, qui lui inspire un essai sur la permanence du haïku intitulé Malgré le givre (Folle Avoine, 1987). Il fait de cet almanach une adaptation en français sous le titre général du Grand Almanach Poétique Japonais en cinq volumes.

Avec le poète japonais Makoto Kemmoku, a traduit plusieurs œuvres des traditions classique et moderne du haïku, dont Portrait d'un moineau à une patte qui présente l'œuvre du poète contemporain Ôzaki Hôsaï (Folle Avoine, 1992), et une Anthologie japonaise du haïku contemporain, (1990). Il a également publié une étude sur le poète Bashô : Bashô et le haïku ( Bertrand Lacoste , 1995

Tente d'acclimater les techniques du haïku à la sensibilité occidentale et bretonne avec la publication des Portes du monde (Folle Avoine, 1992), du Livre des âmes abandonnées (Folle Avoine, 1997) en collaboration avec le peintre Yasse Tabuchi, et surtout de l'ouvrage collectif intitulé Tro Breizh, en notre faim, notre commencement (Skol Vreizh, 2001), qui a reçu au Japon le Ginyû Haiku Prize en 2004 pour « sa contribution à l'internationalisation du haïku dans le monde ».

Dernières publications :
Le saké, la lune et l'amour, La Part Commune, 2005 : recueil illustré de ballades paysannes japonaises,
Terres des commencements, La Part Commune, 2005 : compte-rendu avec dessins de Manuel Cortella de trois expériences poétiques,
L'Archipel des Monts d'Arré, La Part Commune , 2006 : dédié aux marcheurs du Tro Menez Are, manifestation sportive de soutien aux écoles Diwan.,
Ce grand vent ira-t-il plus loin que le matin ?, La Part Commune, 2009 : recueil consacré à la ville et au port de Brest.

Il participe à différents colloques internationaux sur le haïku, où il représente souvent le haïku francophone : Matsuyama (Japon, 1990) ; Constanza (Roumanie, 1992) ; Landau (Allemagne, 1993) ; Calais & Folkstone (1997) ; Dublin (Irlande, 1998) ; Tôkyô (1999) ; Londres puis Tolmin (Slovénie 2000) ; Nara (Japon 2003) Sofia (Bulgarie 2005), Bruxelles (2014) , Québec (2015)....

Dans le souci de transmettre les valeurs pédagogiques attachées à l'apprentissage des techniques du haïku, il a traduit le manuel d'un instituteur japonais, Kunihiko Fujii , initiant les enfants à la pratique de ce genre poétique, dans une version en breton : Koroll an haïku (Skol Vreizh, 1999), et en français : La ronde des haïku (Ubapar édition & La Part Commune, 2004). Il organise des stages et des animations sur le haïku dans un esprit d'éducation populaire et vient de publier dans cet esprit un essai : Pourquoi les non Japonais écrivent-ils des haïku ? (La Part Commune, 2010) , ainsi que la traduction d'un almanach poétique japonais de poche intitulé « Haikus des cinq saisons, variations japonaises sur le temps qui passe »(Géorama, 2014).

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